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Bakary SAMBE
Le 8 mars 2010
Diversité quand tu nous tiens !

Diversité quand tu nous tiens !

Diversité quand tu nous tiens ! D’un rivage à l’autre de l’Atlantique

Dr Bakary SAMBE (IV 2008) – Researcher, Lecturer, Aga Khan University, London, Fellow at European Foundation for Democracy, Brussels, Bakary.sambe@gmail.com

Lorsque la réalité vole au secours du discours, de la théorie et des principes, le questionnement se fait plus complet et plus profond, tellement il gagne en substance.

C’est cela, peut-être, l’apport majeur d’un séjour aux Etats-Unis dans le cadre du International Visitors Leadership Program.

La première leçon de cette expérience que je tenterai de décrire (avec une certaine naïveté peut-être) est que la représentation que nous nous faisons des autres est toujours une infinie opération de construction et d’interrogation. Il faut la confronter à des moments de réalité pour mieux s’en apercevoir.

Le programme auquel j’ai participé, en juillet 2008, portait sur la thématique de la « gestion de la diversité. » Managing Ethnic Diversity : Quelle pertinente interpellation pour un jeune français qui avait plus l’habitude de composer avec le concept d’intégration républicaine, de citoyenneté dans un système où la République n’avait que des citoyens, idéalement égaux. On était plongé dans un environnement culturel, social et linguistique où le terme « communauté », « community » devenait non seulement redondant mais polysémique voire valorisée. Voici, soudain, qu’un mot qui fait bondir en France trouve droit de Cité dans une Amérique qui l’assume.

En vrai enfant du jacobinisme, on se met alors à chercher où était, donc, l’Etat, version République, à la française. Il se révéla omniprésent, pesant et diffus à la fois, au milieu de ce bouillonnement d’appartenances et d’identités. Je me rappelle encore la question, elle aussi redondante, d’un de mes collègues aussi bien nourri du discours républicain propre au modèle de société à la française, de savoir où était le « ciment » qui pouvait tenir tout cela, toute cette diversité, ces variantes aussi contrastées que les gratte-ciels et les écrans de Times Square : on vivait un profond et véritable choc ; celui-là même propice pour déclencher le questionnement.

En contact quotidien avec une société que l’on découvrait en même temps, pouvait-on se contenter de dialoguer avec elle, de toujours l’interroger sans se questionner soi-même ? Il est sûr qu’on étonnait, aussi bien les Responsables du Département d’Etat que les militants associatifs, par nos questions, tels les Persans de Montesquieu avec leurs exotiques  accoutrements.

D’un rendez-vous à un autre avec des personnalités politiques comme de la société civile, l’Amérique vivante s’offrait à nous, multiple dans sa réalité et presqu’unique dans la conception de sa diversité, ses contrastes, pour ne pas dire, quelques fois, ses contradictions. Les nôtres aussi réussirent à sortir de nos têtes pour, finalement, habiter notre discours. On se demandait si, en sondant la société américaine, on n’était pas, au fond de nous-mêmes, en train de refaire la nôtre.

La rencontre avec Keith Ellison, le premier membre du Sénat qui se définissait comme Musulman, dans ses bureaux du Capitole, était un de ces moments de réalité qui fait réfléchir sur les idéaux auxquels on n’a encore tant de mal à donner vie !

Notre sacro-saint principe d’égalité républicaine est soudain, dialectiquement, bousculé par la notion de diversité...à l’américaine, ici, visible, telles nos minorités métropolitaines, aussi bien dans la haute Administration, les Ministères, le Congrès, les Services, qu’à travers l’opulence de Manhattan comme dans la misère au Bronx ou à Florence Avenue de Los Angeles.

Mais comment percer, alors, le mystère de ce charme d’une Amérique que l’on connaissait de manière hollywoodienne, à travers Disney et Mickey et qui était, à présent, en train de dérouler le film de sa réalité contrastée, sous les yeux d’enfants, parfois « gâtés » de frustration, bien que rejetons de la plus célèbre République ? Il fallait, (quand même !) qu’on leur vante ce que nous avons de meilleur. On brandissait, alors, notre laïcité et on ne l’entendait pas de la bouche des excellentes interprètes qui servaient, non sans grands efforts, un très mitigé et light « secularism .» On « déplorait » le communautarisme, pour réciter la leçon républicaine, et on devenait incompréhensible car nos propos intraduisibles. Voilà qu’un concept que l’on connaît bien en France comme aux antipodes des valeurs républicaines, devenait intraduisible chez nos hôtes américains : il fallait le commenter, parfois longuement, pour le faire comprendre ! Etions nous alors intraduisibles ou simplement incompréhensibles ? En tout cas nous ne comprenions pas notre incompréhension….mutuelle.

C’est comme la « misère des banlieues » que nous mentionnions pour expliquer ce qui était montré, exagérément, outre Atlantique, par CNN et FOX News, comme la « guerre civile » de novembre 2005 dans nos Cités ! Cela sonnait comme un véritable oxymore : En Amérique, il se trouve que ceux qui habitent les « suburbs » (banlieues) sont les vrais nantis du système capitaliste. Décidément, le « choc des cultures » pouvait, donc, être occidentalo-occidental, pour ceux qui seraient tentés d’y croire ! Il faut, aussi, avouer cette autre diversité culturelle !

De jeunes ressortissants de notre « vieille Europe » partis à la rencontre de l’Amérique la découvraient, ainsi, toute nouvelle. Pas une ride « haussmanienne » ou « gothique » !. Leur parcours sur l’asphalte brillant des grandes avenues à la Broadway est semé d’interrogations mais aussi certainement d’introspection. Le chemin qui menait à la meilleure connaissance des « cousins » d’outre-Atlantique était certes pavé d’une noble et bonne intention : la rencontre d’autrui dans toute sa différence.

Mais les marqueurs d’interrogation « comment ? » et « pourquoi ? » l’emportaient sur tous les autres qui fleurissaient le discours des hôtes qui n’avouaient que timidement d’être impressionnés. Signe d’une méconnaissance inavouée ou d’une culture de stéréotypes mal assumée ? Les « rendez-vous du donner et du recevoir » - comme aurait dit Senghor – peuvent quelques fois être faussés par l’égocentrisme, un retour de bâton d’un repli qui n’a que trop duré.

Le voyage en Amérique est souvent l’occasion de survoler l’océan de la méconnaissance mutuelle sans faire escale sur les points névralgiques des différends et des différences.

Mais l’esprit a bien la manie de nous renvoyer les interrogations refoulées dans les rêves les plus réalistes. Dans cette interaction avec l’Amérique vivante, notre modèle républicain a été quelques fois tancé dans tout son idéalisme par la réalité d’une société qui respire vraiment la diversité et qui s’en glorifie telle que nous savons si bien le faire de notre principe d’égalité. Mais, en écoutant çà et là les lamentations des laissés pour compte d’un système ultra-libéral, on pouvait, quelques fois, avoir de précieux moments, pour la conscience, de « fraterniser » autour d’un modèle social, de la solidarité nationale ….voire de la sécurité sociale. En revoyant les images de quartiers où les communautés pleines d’initiatives pallient le « déficit de République », on pouvait ressentir les limites d’un rêve souvent réel pour le seul self made man.

Néanmoins, la vigoureuse image d’une Amérique dynamique et agissante sur le cours de l’Histoire était là, telle une tempête balayant toutes nos illusions d’une autosatisfaction démesurée conduisant à l’angélisme : commode état d’esprit consistant à comparer ce qu’on croit avoir de mieux avec ce que l’autre aurait de pire ! le premier frein à la reconnaissance respectueuse de l’autre.

L’image des « Neuf de Little Rock », ces adolescents jadis bannis d’un lycée de l’Arkansas parce que noirs, et la tempête qu’elle avait provoquée il y a environ 50 ans contrastait, dans nos esprits, avec le vent d’Obamania qui soufflait, jusqu’en dehors de l’Amérique.

La grande question qui m’a habité le long d’un voyage était : Comment une société que l’on voyait multi-communautaire et ségrégationniste a su in fine produire un Barack Obama, venu bousculer les idées et propulser au plus loin les rêves les plus idéalistes. Fallait-il rester à la surface des choses, emporté par la vague d’engouement ou s’efforcer de sonder cette réalité.

Les causeries à bâtons rompus dans le QG de campagne, dans le Minnesota, du désormais Président démocrate fit partie de ces images qui marquent à jamais, des moments qui restent gravés dans la mémoire lorsqu’on aura tout oublié. A l’inverse d’une société « Mcdonaldisée » et dépolitisée que nous avions tendance à imaginer, ce lieu grouillait de jeunesse, d’initiatives, de rêves et était rempli d’espoir. Dans une symbiose hors du commun, toute une jeunesse, multicolore et surtout intégrée autour de l’idéal de la possibilité d’une nouvelle Amérique, venait balayer d’un revers de main, l’image exagérée d’un pays excessivement conservateur et  passif devant la toute puissance de Fox News.

L'élection de Barack Obama comme 44ème président des Etats-Unis et l'électrochoc qu'elle a produite dans le monde va inéluctablement donner une autre tournure à ce débat qui devra aussi se “décomplexer” si ce n'est déjà fait. Il est vrai que cela ne peut occulter les difficultés causées par un système inégalitaire à force d’être très ou trop libéralisée. En tout cas la question de la diversité bien loin d’être résolue a eu le mérite d’être très tôt posée et ainsi prise en compte dans le cadre de vraies politiques publiques.

Cela aura été l’une des principales leçons d’une expérience « américaine » riche en questionnements « français » que seule suscite la démarche d’aller vers autrui. N’est-ce pas aussi un retour vers soi que de s’interroger ?

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