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Sabine URBAN
Le 30 décembre 2007
Vulnérabilités sociales et finance

Vulnérabilités sociales et finance

Nouvelles vulnérabilités sociales liées à l’évolution du modèle économique « financiarisé »

Sabine Urban

Professeur émérite à l’Université Robert-Schuman, Strasbourg

Le système capitaliste contemporain, quelles que soient les variantes que rencontre son application, a fait une preuve éclatante de son efficience économique en matière de création de richesses, d’innovation, de capacités d’adaptation à des situations imprévues, de « force d’entraînement »(François Perroux) dans des domaines ou territoires multiples. Ces réalisations sont dues en grande partie à la promotion du concept de liberté sous de multiples formes : liberté d’échange, de mouvement, d’expression, de choix, d’accès à des droits, à des idées, liberté d’entreprendre, de disposer. Ces libertés sont portées, au départ, de part et d’autre de l’Atlantique, en Europe, aux Etats-Unis. Elles sont des parties intégrantes de notre conception de la démocratie.

La liberté de disposer pose cependant de plus en plus de problèmes, car l’usus des juristes tend à se rapprocher de l’abusus, en ce sens que l’égoïsme individuel, le quant-à-soi, de moins en moins refréné par l’acceptation de valeurs morales et philosophiques communes, conduit au développement d’inégalités sociales croissantes, à des phénomènes d’exclusion et à la génération d’externalités négatives pour la Société dans son ensemble (on peut songer par exemple au droit de polluer non encadré, à l’accès sans contrepartie à des biens communs tels l’air, l’eau des mers et océans, plus généralement à l’exploitation inconsidérée de biens communs de l’humanité, dont la nature, au droit arrogé de multiplier les nuisances sonores, ou encore au non-respect des conditions de vie des générations futures). La répartition inégalitaire des richesses tend dès lors à s’imposer sans qu’elle soit fondée sur des différences de mérite, de travail ou de compétence, voire de prise de risque, et sans qu’elle face l’objet d’un véritable débat politique sur un projet sociétal « soutenable » ; elle semble au contraire s’imposer par la force et l’arrogance.

De nouvelles vulnérabilités naissent aussi des évolutions scientifiques et technologiques induisant des changements productifs, mais aussi psychologiques et sociologiques, voire politiques (le pouvoir change de « main » ou de cerveau) considérables, et ce, à un rythme de plus en plus rapide. Le besoin de mise à niveau, d’ajustement aux nouvelles technologies tend à dépasser le rythme de compréhension, d’assimilation et de réaction de la plupart des êtres humains. Il en résulte pour eux beaucoup d’efforts, de fatigue et d’erreurs de jugement ou de décision que l’homme et la société doivent ensuite  gérer en payant un prix élevé. La recherche d’un optimum théorique est illusoire dans un système complexe et rapidement évolutif. Des décisions  non pertinentes, prises souvent dans l’urgence, ont toute chance de ne pas avoir d’effets heureux  sur le terrain de la réalité socio-économique.  L’éloge de la  Lenteur devient un sujet de roman (Milan Kundera, Gallimard, 1995) alors que l’organisation du changement, difficile par nature, exigerait une réflexion approfondie (et donc non bousculée par l’événement immédiat). En tout état de cause les transitions ont un coût. La capacité inégale d’assumer ces coûts conduit au maintien d’inégalités et crée de nouvelles vulnérabilités sociales.

Dans les lignes qui suivent nous nous proposons de focaliser l’attention sur un troisième aspect de l’évolution de notre modèle socio-économique : l’entrée en scène de masses d’argent considérables qui ne sont plus contrôlées par des institutions politiquement légitimées et qui sont aux mains d’acteurs opérant sur les marchés financiers d’une manière souvent peu scrupuleuse. Il est vrai que, techniquement, les opérateurs de marchés, qui sont des « échangistes » visant à profiter de contrats, n’ont a priori aucune sensibilité morale à respecter. La « finance globalisée », adossée à une quasi-totale liberté de mouvements de capitaux, est aujourd’hui, et compte tenu des sommes colossales en jeu ainsi que de l’apparition, à côté des banques internationales, d’acteurs financiers globaux de très grande dimension et agissant sur l’ensemble des marchés de l’argent, capable d’imposer son pouvoir à la planète entière. « Les économies sont désormais dominées par les marchés financiers » (F. Morin, Le nouveau mur de l’argent ; Essai sur la finance globalisée, Seuil, 2006, p.223). Ces marchés participent largement non seulement aux déséquilibres socio-économiques, mais aussi écologiques, aujourd’hui observables. On peut dès lors s’étonner de ce que  le Fonds Monétaire International (FMI) publie, encore en 2007, un  Global Financial Stability Report. Dans les lignes qui suivent ce ne sont pas les risques de fractures des marchés financiers qui seront évoqués, mais plutôt leur incidence sur l’évolution de l’économie réelle, et plus particulièrement sur les phénomènes de création et de distribution des ressources, qui génèrent, directement ou indirectement, de nouvelles vulnérabilités sociales et des atteintes au « développement humain ». Les domaines abordés, à titre d’illustration, seront ceux de l’investissement, de l’emploi, des rémunérations et des retraites.

La logique des marchés financiers pénalise l’investissement à long terme et la création de nouvelles ressources

On sait que les marchés financiers sont dominés par des transactions relevant des besoins et des pratiques des acteurs de la sphère financière eux-mêmes et que seul un pourcentage très largement minoritaire de ces transactions est induit par les besoins correspondant aux transactions économiques de base (échanges de biens, de services, flux d’investissement). C’est cependant l’ensemble des transactions financières qui concourt à la formation des taux d’intérêt et des taux de change qui s’imposent sur les marchés. Ces taux, qui doivent être pris en compte par l’économie réelle, sont en réalité fortement infléchis par les opérations de couverture de risque et des opérations spéculatives conduites par les opérateurs de la finance globalisée.

Parmi ces opérateurs figurent les investisseurs institutionnels qui gèrent des ressources pour le compte de tiers. Ces investisseurs institutionnels ont stimulé le rôle de la valeur actionnariale (shareholder  value) par le biais d’un mécanisme, analysé notamment par Patrick Artus, Directeur des Etudes économiques du groupe Caisse des dépôts et consignations (Rapport Moral sur l’Argent dans le monde, 2002, pp.56-67). Celui-ci décrit le pouvoir grandissant des actionnaires par rapport aux autres partenaires des entreprises (salariés, sous-traitants, fournisseurs, dirigeants, syndicats…) comme étant lié au transfert de la gestion ou de la propriété des actions des actionnaires individuels (les « ménages ») vers les institutions financières (fonds de pension, fonds d’investissement, compagnies d’assurance-vie…). Cette augmentation du pouvoir des actionnaires part des Etats-Unis, aux alentours de 1990. Or, les investisseurs institutionnels ont d’autres objectifs et d’autres comportements que les investisseurs individuels.  Les investisseurs individuels veulent accroître leur richesse financière mais en prenant des risques mesurés ; les investisseurs institutionnels veulent gagner des parts de marché dans une compétition sur les marchés financiers avec les autres institutionnels où il est essentiel de réaliser une performance plus élevée que les concurrents. Ceci conduit naturellement les institutionnels à désirer un rendement élevé des placements qu’ils réalisent, et à pénaliser moins le risque que ne le font les acteurs individuels. Les institutions ont en leur sein des professionnels de la gestion du risque qui savent inventer de nouveaux produits financiers que les marchés a-nationaux (non contrôlés) intègrent aisément. La pression exercée sur les entreprises cotées, pour que leur rentabilité financière soit élevée, est en définitive plus forte lorsque les actionnaires sont des investisseurs institutionnels  que lorsqu’ils sont des particuliers ; les institutionnels pèsent davantage, peuvent influencer les décisions, et ont davantage besoin de rendements élevés. A l’heure où les marchés financiers sont totalement interconnectés de par le monde, la pression exercée sur les rendements est d’autant plus forte et contraignante. Cette pression touche notamment –mais pas seulement- les grands fleurons (flagships ) des entreprises cotées sur les marchés nationaux ; celles-ci tentent dès lors de déplacer cette pression concurrentielle et financière sur leurs propres sous-traitants et partenaires.

La transmission de ces évolutions des Etats-Unis aux autres pays s’est faite en raison de l’internationalisation de la détention des actions. La vie financière en livre quotidiennement des illustrations frappantes. Ce qui constituait, dans une certaine mesure, un modèle européen de capitalisme (co-détermination allemande avec une participation stable de la  Hausbank/  banque maison  au capital des grandes entreprises,  « noyaux durs » à la française, capitalisme familial à l’italienne, etc.) a largement volé en éclat. Les grands pays émergents (Chine, Inde) deviennent, à leur tour, de grands investisseurs internationaux qui viennent bousculer les sphères financière et socio-économique mondiales, en entraînant des glissements de  pouvoirs géo-politiques.

Toujours est-il que l’accroissement, au sein des entreprises, du pouvoir d’actionnaires puissants  et exigeants en termes de rentabilité des fonds investis, s’est traduit par une déformation des critères d’évaluation des sociétés : la rentabilité financière pour l’actionnaire prime sur celle de la profitabilité économique du capital (profits/capital productif) ou en d’autres termes, sur le processus de création de ressources. Lorsque l’on examine l’évolution sur une longue période  on s’aperçoit qu’aux Etats-Unis (et donc aussi en Europe, un peu plus tard), depuis 1985, le ROE (Return on Equity ou rendement des fonds propres) a augmenté beaucoup plus fortement que la rentabilité économique. Cela signifie que  les ressources distribuées sous forme de free cash flow (argent rendu disponible) aux actionnaires accroissent la richesse de ces derniers, qui détiennent la propriété du patrimoine, au détriment de ceux, salariés ou partenaires sous contrat, qui sont dépendants des ressources allouées au développement du système productif et de l’emploi (investissements de capacité, de  productivité, d’innovation, de formation).

Les stratégies de développement des entreprises cotées en Bourse, de même que leur gouvernance, sont aujourd’hui fortement infléchies par les institutions financières, leurs analystes et les agences de rating (évaluation). Jean-Bernard Schmidt, partenaire associé chez Sofinnova (société de capital-risque) va plus loin en écrivant dans Le Monde du 21.08.07 « La Bourse trahit les entreprises ». Les capitaux sur les marchés financiers sont abondants, mais l’investissement à long terme disparaît ; il ne paie plus. Avec quelques pourcentages du capital, les fonds spéculatifs manipulent les cours, imposent leur loi : fusions, acquisitions, démantèlements, distributions rapides des actifs par des super-dividendes et des rachats d’actions. Une grande partie des fonds de LBO (Leverage by out) sont dans la même logique, avec le rachat d’entreprises par endettement massif, restructurations rapides et distributions subséquentes des actifs.

 Le jeu adopté par les marchés financiers est la maximisation de la rentabilité à court terme des placements financiers et non pas le développement par l’investissement à long terme et l’innovation de l’appareil productif et de la cohésion sociale. De par leur puissance ces marchés ont les moyens d’imposer leur jeu. La vulnérabilité des entreprises est, au moins pour partie, liée à leur perte d’autonomie par rapport aux marchés financiers.

Marchés financiers, emploi et rémunération 

L’emploi est essentiellement lié, directement ou indirectement, à la production de biens et de services. Dans la mesure où le développement de ces activités économiques « réelles » est bridée par une limitation des investissements à moyen et long termes imposée par des considérations de rentabilité financière à court terme, c’est aussi l’emploi qui est mis en jeu. Il l’est, dans ce cas, pour l’avenir, le futur se construisant chemin faisant et non pas par un coup de baguette magique « spéculative ».

Mais par ailleurs c’est également l’emploi existant qui est remis en cause du fait de l’usage qui est fait par les employeurs, harcelés à la fois par les exigences de compétitivité sur des marchés globaux plus concurrentiels et celles de rentabilité dictées par le modèle de société « financiarisé », de la flexibilité du marché du travail.

Très simplement on peut définir la compétitivité comme  l’aptitude à soutenir durablement la concurrence. Cette définition met en relief le caractère relatif et contingent  des positions de compétitivité, compte tenu des conditions d’évolution du jeu concurrentiel. La référence temporelle, « soutenir durablement », indique par ailleurs qu’une situation de compétitivité doit s’apprécier non seulement « ici et maintenant », mais aussi « demain et ailleurs » ; qu’elle ne saurait, en conséquence, être considérée comme acquise. Le besoin d’adaptation au changement est donc permanent pour l’entreprise ; celle-ci cherchera dès lors tout naturellement à s’appuyer sur des structures d’acquisition de ressources, matérielles, financières ou humaines, également changeantes, flexibles.

La flexibilité est aussi comprise par l’entreprise comme une aptitude à réagir à l’événement non prévu et non prévisible. Or on sait que la complexité du réel (évidente dans un monde globalisé étroitement interconnecté) rend la prévision des phénomènes socio-économiques quasi impossible ; ceux-ci ne sont que probabilisables, sujets à des bifurcations et à des réactions d’auto-organisation ne répondant pas nécessairement d’une logique rationnelle. Plus le processus de globalisation s’accentue, et à une vitesse toujours croissante (ce qui correspond à la réalité observable), plus la prévision devient  illusoire et plus la tentation de recourir à la flexibilité des parties prenantes se révèle forte.

Mais que recouvre au juste, concrètement, le concept de « flexibilité » ? La Commission européenne en a défini les types suivants (in EMU after five years, Bruxelles, 2004, pp.160-67) :

a)la flexibilité générale des salaires,

b)une flexibilité des salaires relative, introduisant des différentiations salariales selon la productivité du travail et les conditions du marché du travail local ; la flexibilité basée sur la libre mobilité géographique de la main-d’œuvre au sein de l’UE ;

c)la mobilité de l’emploi, impliquant la capacité et la volonté de la force de travail de changer d’activité ;

d)la flexibilité exprimée par la volonté effective de la force de travail potentielle (les chômeurs et inactifs) de rechercher un emploi et de s’adapter aux besoins des emplois proposés ; cette attitude pouvant être stimulée par un dispositif institutionnel d’attribution des versements sociaux ;

e)la flexibilité résultant d’un besoin d’ajustement du nombre des emplois aux conditions des marchés d’écoulement et d’approvisionnement des biens et services (Numerical flexibility) ; ce type de flexibilité se traduit par des contrats à durée limitée, des emplois précaires, du chômage partiel et temporaire ;

f)la flexibilité fonctionnelle, exprimant une volonté de s’adapter à des tâches spéciales, exigées pour un temps au sein d’une organisation (tailor work organisation), grâce à des actions de formation, et supposant éventuellement un emploi à temps partiel ;

g)la flexibilité des entreprises (entry or exit of firms) se soldant par des créations, des suppressions ou des délocalisations d’emplois.

Cette typologie, proposée par la Commission européenne, n’est évidemment pas la seule envisageable ; elle est notamment caractérisée par un raisonnement à dominante macro- économique, mais ne s’appuie que peu sur des pratiques managériales effectives (ayant des répercussions sur les conditions de vie des travailleurs, en sus des effets sur les marchés, la compétitivité et la rentabilité des entreprises).

            A ce sujet, l’analyse présentée par Luciano Gallino (L’impresa irresponsabile, Einaudi, 2005) permet d’intéressants compléments d’éclairage sur les pratiques d’entreprises. Gallino insiste sur la distinction entre la flexibilité de l’emploi (assortie de différents contrats de travail), la  flexibilité temporelle (avec des horaires de travail variés selon des périodes) et la flexibilité de la performance économique (avec des variations de performance exigée selon des périodes variables), ces trois types de flexibilité ne s’excluant pas l’un l’autre. Ces formes de flexibilité sont l’effet des contraintes de  rendement et de rentabilité imposées aux entreprises par une économie de marché très concurrentielle et financiarisée. Ces formes de flexibilité peuvent être jugées intéressantes pour certaines personnes concernées, mais aussi éprouvées comme très perturbatrices et dommageables dans d’autres cas. Plus généralement, les exigences de performance et de productivité du travail fortement renforcées, sont la source de troubles de la santé et du bien-être de la force de travail, devenant chemin faisant plus vulnérable et moins autonome. Le système productif « consomme » de la ressource humaine au-delà du raisonnable, au point de la détruire (par le vieillissement précoce des travailleurs, le stress, l’angoisse existentielle). Ces évolutions conduisent à des périodes d’arrêt de travail, de traitement médicaux, ou de mise en retraite anticipée coûteux, représentatifs de gaspillage de ressources et de compétences.

Il convient en outre de tenir compte, pour prendre la mesure du phénomène de flexibilité (désormais érigé en système de gestion) de l’impact des transformations organisationnelles. Les entreprises (et tout particulièrement les grands groupes cotés en Bourse) ont tendance à fractionner leur chaîne de création de valeur : leurs activités fonctionnelles et leurs actifs (tangible and intangible assets) sont désormais dispersés sur des espaces socio-économiques particulièrement attractifs en termes de gains financiers. Il s’agit là d’un jeu à géométrie variable, car les règles et les cadres du jeu évoluent rapidement. La force de négociation des syndicats s’en trouve réduite, déséquilibrant le jeu social. Les emplois sont créés et détruits selon les décisions d’externalisation des fournitures, travaux et services, c’est-à-dire les pratiques d’outsourcing ou d’offshoring. Les conditions de travail deviennent dès lors de plus en plus instables, incertaines, non négociées et présentées comme des fatalités qui ne peuvent être réfutées. Au-delà de la flexibilité du travail c’est la flexibilité de l’ensemble du système productif qui se réalise, avec le risque systémique qu’il comporte. Le degré élevé d’échec (en termes de performance socio-économique globale) d’à peu près la moitié des opérations de fusions-acquisitions réalisées dans le monde est éclairant à ce sujet.

Dans le référentiel financier de maximisation de la rentabilité l’entreprise jouera sur le coût du travail. Le coût du travail apparaît comme une variable sensible, notamment dans les industries dites de main-d’œuvre. La globalisation, de par la grande facilitation des échanges et des comparaisons de prix,  a fait apparaître à cet égard des écarts d’autant plus considérables et discriminants que les nouveaux pays en voie d’industrialisation ont des habitudes de rémunération et de protection du travail, voire de respect de certaines valeurs de dignité humaine ou de respect des enfants, sans commune mesure avec les traditions européennes (où les droits sociaux ont été durement acquis avec près de deux siècles de lutte).

Plus généralement, il apparaît que le processus de financiarisation de l’économie conduit à des modifications importantes de la rémunération relative des facteurs de production, capital et travail.

Selon le 76e Rapport annuel (2006) de la Banque des Règlements Internationaux (BRI) la part des salaires dans la valeur ajoutée des dix premières économies mondiales est nettement orientée à la baisse. La BRI souligne le rôle déterminant de la mondialisation dans cette évolution. Cela revient à souligner qu’au-delà des risques qui sont liés aux fluctuations conjoncturelles, il existe des risques structurels nés de la mise en relation facile et rapide, au niveau mondial, des marchés de biens et services comme des facteurs de production. Les analyses théoriques démontrent l’efficacité économique du modèle libéral par le processus d’égalisation des valeurs marginales. Pour ce qui concerne le facteur travail cela se traduit logiquement à la fois par des migrations de main d’œuvre, une tendance à l’alignement des salaires (à productivité égale)  sur les rémunérations les plus faibles et une tentation de délocalisation des activités. La pression en Europe va donc nettement dans le sens de la limitation des hausses de salaires et de l’emploi. A l’inverse, la rémunération du facteur capital ne pose pas ce genre de problème : les capitaux se « délocalisent » sans problème, rémunèrent (par rendement ou par plus-value de capital) confortablement le stock de titres financiers accumulés par les tenants européens ou autres, sans inconvénient majeur, la fiscalité sur ces revenus de capitaux pouvant être, avec certaines complicités, aisément déplacée vers des zones offshore accueillantes et bienveillantes.

Il s’agit bien là de l’illustration d’une vulnérabilité sociale portant la marque d’une fragilité de la condition humaine : des forces de marché asymétriques créent des risques d’exclusion du corps social. Il peut s’agir de « vulnérabilités de transition » (temporaires) qui ne peuvent être évacuées en raison  d’un besoin inéluctable d’adaptation au changement (qui est permanant), mais il peut aussi s’agir de vulnérabilités tendant à devenir « structurelles », susceptibles de « blesser » (vulnerare ) les personnes ou groupes concernés (enfants victimes de pauvreté et de mal-éducation, femmes, personnes âgées, etc. ). Le respect de la dignité humaine voudrait au contraire que chaque personne soit considérée, dans une société démocratique et respectueuse de valeurs fondamentales, non pas comme un coût ou une charge, mais comme un investissement dans un capital humain, qui ne concerne pas seulement l’entreprise.

Nouvelles vulnérabilités liées aux systèmes de pensions de retraite

Le terme de « systèmes de pensions » s’explique dans la mesure où une « allocation périodique » peut être plurielle : une part versée par l’Etat (Welfare state) ou d’autres Pouvoirs Publics territoriaux, une autre part versée par une entreprise ou une organisation professionnelle, une troisième part versée par des institutions financières publiques ou privées, gérant des fonds d’épargne, constituée par des bénéficiaires futurs. La dotation finale revenant au bénéficiaire peut donc être composite : liée au travail effectué ou au capital constitué. La pondération de ces trois composantes est largement variable selon les traditions culturelles des régions ou des pays, plus précisément selon leur fibre plutôt capitalistique (Royaume-Uni, Pays-Bas, Suisse par exemple) ou leur sens plus développé de solidarité sociale (Pays scandinaves, France, Allemagne par exemple, étant entendu que cette « solidarité sociale » se manifeste avec des modalités également diverses selon les pays). L’histoire, faite de séquences de ruptures fondamentales, caractéristique des nouveaux pays membres de l’Union européenne (UE) « de l’Est », vient encore compliquer davantage la configuration européenne  du problème. Les  systèmes de pensions sont donc nettement hétérogènes, mais dans tous les cas se posent des problèmes d’équité, de soutenabilité et, par suite, de vulnérabilité.

 Dans tout système de retraite, une partie du « droit à consommer », que les personnes  acquièrent du fait de leur activité, est transférée à ceux que l’âge a fait quitter la sphère productive (Philippe Nasse, in Rapport moral sur l’Argent dans le monde, 2002, p.419).

Deux configurations de système de retraite sont en cause : par capitalisation ou par répartition.

Lorsque le système de retraite est par capitalisation, ces transferts de « droits à consommer » s’opèrent par l’épargne, c’est-à-dire par l’acquisition puis la revente d’un produit financier. Le moment venu, chaque individu transfère au profit de lui-même les droits en question. L’acquisition des droits ne dépend pas d’une réglementation, mais du libre comportement de chacun. Mais cette équité « économique » est « socialement » peu équitable : qui n’est pas capable d’épargner n’aura rien. En outre, le transfert temporel des droits doit s’opérer dans le long terme et donc avec une visibilité réduite. Ce transfert ne sera réel, efficient que pour autant que l’est le fonctionnement des marchés financiers mobilisés dans l’opération.

Lorsque le système de retraite est par répartition, le transfert du « droit à consommer » s’opère directement par un prélèvement sur le revenu (« cotisation ») des personnes actives et un versement simultané aux retraités. L’égalité instantanée entre prélèvements et versements est mutualisée au sein d’un groupe de cotisants plus ou moins homogènes (commerçants, agriculteurs, artisans, cadres dirigeants, fonctionnaires…) : le régime. Ce système recèle un potentiel d’équité sociale plus large que celui par capitalisation, car il atténue le lien individuel fort entre sommes versées et sommes reçues. En outre, le rendement de ce type de retraite  dépend de la règle du jeu fixée par les autorités gestionnaires du régime et non de celle fixée par le marché ; cette règle du jeu peut donc intégrer l’exigence d’équité. Cependant, pour que l’équité ne reste pas potentielle mais devienne effective, il faut  que la contribution de chacun soit adaptée à sa contribution productive.

Ces diverses formes de transfert de ressources aux retraités soulèvent en fait de multiples questions. En premier lieu, on observe que le schéma « classique » où la formation dans l’adolescence donne accès à une vie active sans interruptions notables avant le départ en retraite, a volé en éclats. Aujourd’hui se succèdent des périodes de formation, de travail, de stages à l’étranger, de chômage, de récupération physiologique, d’interruption de travail induites par l’éducation des enfants, d’emploi flexible, de préretraite, etc., avec des possibilités de cotisation aléatoires. Le financement des caisses de retraite devient donc, lui aussi, aléatoire. En deuxième lieu, il apparaît (notamment en France) que la segmentation du système global par répartition en un grand nombre de régimes particuliers génère des inégalités spatiales, avec un système de compensation financière complexe et discutable. En troisième lieu, l’équilibre comptable des caisses de retraite par répartition est fortement compromis par des facteurs exogènes, plus particulièrement démographiques, qui ont dans la plupart des pays européens (Est et Ouest confondus) un impact d’une ampleur alarmante. Dans l’immédiat après-guerre, la démographie était très favorable : beaucoup de cotisants et peu de retraités ; aujourd’hui la situation est inversée et tout le système en est affecté en Europe. Aux Etats-Unis le constat est similaire mais pour des raisons différentes, à savoir les restructurations sectorielles du système productif. C’est ainsi que les  versements de pensions aux retraités du secteur automobile (en déclin) sont en péril et la Pension Benefit Guaranty Corporation  est en déficit, sollicitant des subsides de l’Etat et donc du contribuable (tous deux réticents en l’occurrence). 

Construire ou adapter un système de retraite, économiquement et socialement acceptable, impose finalement de faire des choix de nature diverse : choix techniques relatifs à l’architecture du système retenu, notamment les parts respectives de la capitalisation et de la répartition, ainsi que le  rôle de fonds financés par des ressources fiscales ; choix politiques concernant les modes de financement  et le respect des droits acquis dans le cadre d’un système politique différent (cela concerne plus particulièrement les ex-« pays de l’Est » qui ont vu le sort des personnes âgées passer d’un système public très sécuritaire à un régime de financement privé, fortement capitalisé et non- opérant pour leur génération) ; choix économiques régissant le poids respectif des ressources créées livrées au financement des retraites ( droits de consommation  différés) et celles dédiées à la modernisation et à la compétitivité de l’appareil de production créateur de ressources nouvelles (investissements).

Ces choix ne sont pas faciles à faire en raison de la complexité réelle du problème mais aussi en raison des crispations politiques qu’elles entraînent. Des réformes sont cependant nécessaires et dans la plupart des pays européens elles ont été effectivement engagées.

 Par ailleurs la nécessité de combler des déficits grandissants a dégagé de nouveaux vulnérables, un peu inattendus, en l’occurrence les actuelles classes d’âge actif et exerçant effectivement une activité rémunérée, qui sont à la fois fortement sollicitées pour combler les déficits du système existant (des « droits acquis ») et obligées de constituer une épargne de précaution capitalisée pour assurer leur propre retraite le moment venu ; celle-ci sera, selon les prévisions, plus faible que celle dont dispose les actifs des années 1950-90. En tout état de cause les systèmes de retraite s’avèrent de plus en plus dépendants des marchés financiers globalisés, et donc largement imprévisibles.

 Il apparaît évident que le citoyen libre ne saurait se passer de l’économie de marché qui permet concrètement l’exercice de la liberté, de l’autonomie, de l’innovation et de l’adaptation au changement. Cependant, ce système socio-économique, aussi efficace soit-il, n’est pas prémuni contre de possibles excès, dérives et dysfonctionnements ou d’évidentes inadaptations à résoudre certains problèmes fondamentaux liés à la vie sociale et à l’exercice de la démocratie. La logique de marché a besoin d’être encadrée par les Pouvoirs Publics pour assurer une combinaison harmonieuse de l’économie et du politique. Les défaillances combinées des mécanismes techniques de marché et des insuffisances politiques institutionnelles, de même que le développement d’un capitalisme financier pour partie irresponsable, stimulent aujourd’hui le pouvoir d’influence de la société civile. Un nouveau partage de pouvoir se profile.

Eléments de biographie

Sabine Urban est professeure émérite de sciences de gestion à l’Université Robert-Schuman Strasbourg III, dont elle a été directrice de l’Ecole de Management Européen  et du Centre de recherche CESAG. Elle a créé deux fondations destinées à développer les relations entre les entreprises et le monde universitaire (Fondation de la Distribution, 1983, et Fondation IECS, 1986). Elle est professeure invitée des Universités de Pavia et de Rome, ainsi qu’à HEC-Montréal ; elle est expert auprès du

Conseil de l’Europe et membre de plusieurs conseils d’administration privés ou publics. Ses travaux et publications portent sur le management international, l’intégration européenne, les politiques industrielles et sociales européennes, le processus de globalisation, le développement durable sous ses aspects sociaux et environnementaux. Elle est chevalier de la Légion d’honneur, Officier des Palmes académiques et Lauréate de la Faculté de droit et de sciences économiques de l’Université de Strasbourg. Elle a participé au International Visitors Program « Entrepreneurship » en 1985.

About the author

Sabine Urban is a Professor Emeritus at Strasbourg Robert-Schuman University (France) and an author in International Business, Corporate Strategies, Industrial Economics, European Economy and Multicultural Analysis. She is Visiting Professor in Italy (Pavia, Roma) and Canada (Montreal) and Member of the board of several industrial and financial French companies and different scientific associations and bodies. She was General Director of the European Management School at Strasbourg University (1980-1991). She founded the CESAG research centre for applied and theoretical research in business administration and run it for twenty years. She also created the Fondation de la distribution and the IECS Foundation (University and industry relations). She was an expert for the French Ministry of Education and the European Commission and is currently expert to the Italian Ministry of Research and to the Council of Europe. She is the author, editor or contributor of about 38 books and wrote 45 articles, published in French, English, German or Italian. She is Chevalier of the Legion d’Honneur, Officer of the Palmes Académiques and laureate of the Faculty of Law and Economics of Strasbourg University. She was distinguished by the US Information Agency (International Visitors Program, Entrepreneurship, 1985).

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