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Didier COMPARD
Le 31 décembre 2005
Les Etats-Unis et le déploiement d'armes dans l'Espace

Les Etats-Unis et le déploiement d'armes dans l'Espace

Les Etats-Unis et le déploiement d’armes dans l’espace ?
Une brève réflexion sur les conséquences  pour l’Europe de « l’ arsenalisation » de l’espace.

Par  Didier Compard *, Analyste International (ECTI )

En premier lieu, précisons la signification  de la  « militarisation » et  de « l’arsenalisation » de l’espace extra atmosphérique.
La militarisation passive de l’espace s’est amorcée des les années cinquante. C’est la mise en orbite circumterrestre de satellites sécurisés de reconnaissance, de télécommunications, de surveillance de l’espace  et  d’écoute  électronique.
Ces moyens d’information  et  de renseignement aident à la stratégie et peuvent  fournir un appui logistique aux troupes déployées sur les théâtres d’opération. Ils n’entrent pas dans les systèmes d’armes visant à neutraliser ou à détruire l’adversaire et ses moyens.
 Les systèmes de satellites de navigation , du type GPS , permettent le guidage des missiles de croisière. Ils  constituent un premier pas vers l’utilisation de l’espace comme moyen militaire de destruction des forces ennemies.

L’espace est donc militarisé depuis longtemps et les Etats–Unis ont une position dominante dans ce domaine.

L’arsenalisation de l’espace ( en américain « weaponisation » )  désigne le fait de déployer en orbite des armes visant la destruction de cibles terrestres ou en orbite ou de déployer , dans l’espace ou non, des capacités de destruction, temporaires ou définitives, de satellites adverses.
Indépendamment des risques naturels  liés au grand nombre de débris en orbite, les modes d’action susceptibles de mettre en danger  des  systèmes spatiaux   militaires et civils ou leur exploitation,  sont divers. Ils peuvent prendre la forme d’intrusions dans le système, y compris dans les segments sol , mais aussi de brouillages électroniques interdisant un bon fonctionnement du satellite ou du système d’ensemble. D’autres moyens sont parfois évoqués dans des scénarios militaires extrêmes comme les effets ionisants et électromagnétiques que produirait une explosion nucléaire en haute altitude.
L’utilisation d’armes anti-satellites ( ASAT )  à énergie cinétique (impact) ou à énergie dirigée (micro-ondes à forte puissance, ou  arme laser depuis le sol ou depuis l’espace)  est le plus souvent  envisagée  et développée .

Les négociations internationales  de maîtrise des armements sur ce sujet piétinent.

La seule base légale actuelle est le traité du 27 janvier 1967 sur les principes régissant les activités des Etats en matière d’exploration et d’utilisation de l’espace extra atmosphérique (Traité de l’espace), restreint son utilisation à des fins  non-offensives.       
Les négociations dites PAROS (prévention d’une course aux armements dans l’espace) sont au point mort depuis plusieurs années, notamment du fait du blocage des Etats-Unis, en opposition notamment avec la Chine et la Russie, favorables, quant à eux, à la mise sur pied d’un nouvel instrument juridique plus contraignant.

Après avoir militarisé l’espace il semble que les Etats-Unis soient en passe de l’arsenaliser.
En effet , après  avoir abandonné le concept de Guerre des étoiles (Initiative de Défense Stratégique) lancé  par  le Président  Reagan dans les années 80, et reposant sur un réseau de satellites dont le rôle aurait été de détecter et de détruire les missiles balistiques ennemis, les Etats-Unis affichent à nouveau une position de fermeté.

Depuis le retrait américain du Traité ABM (Anti Ballistic Missile , en Français, Missile  antimissile balistique), les Etats-Unis n’ont plus l’obligation de  « ne pas réaliser, essayer ou mettre en place de systèmes ABM ou d’éléments de tels systèmes … basés en mer, dans l’air, dans l’espace ou sur des plates-formes terrestres mobiles … ».
Aujourd’hui, plus aucune contrainte juridique ne pèse sur les Etats-Unis pour le déploiement d’armements dans l’espace : l’ironie de la situation est que, si l’on écarte les armes nucléaires, bactériologiques et chimiques dites  armes de destruction massive (ADM), le déploiement d’armement n’est pas expressément prohibé, mais son essai, avant même  d’envisager une éventuelle utilisation, l’est absolument.

Les Etats-Unis dont l’économie et le dispositif global de défense dépendent plus que tout autre pays au monde de ses systèmes spatiaux, deviennent   une cible particulièrement tentante pour un agresseur potentiel qui y trouverait un avantage militaire asymétrique. Ils craignent d’être victime  de ce qu’ils appellent  « un Pearl Harbor spatial »

C’est pourquoi une nouvelle politique spatiale américaine  a été promue par le président Bush en octobre 2006 (National Space Policy).Les Etats-Unis affirment  officiellement et  clairement le principe de liberté d’action dans l’espace. Ils rejettent toute limitation du droit fondamental à opérer dans l’espace, jusqu’à son « arsenalisation » lorsque les intérêts vitaux des Etats-Unis sont menacés.

L’essai  d’un antisatellite chinois, le 11 janvier 2007,  a relancé le débat   sur  ces risques qui pourraient se transformer en menaces  réelles,  redynamisant par la même  ce que les médias  appellent la  « guerre des étoiles »
En effet , cet essai d’interception réussi par la Chine d’un de ses satellites - un ancien satellite météorologique - par un  lanceur dérivé d’un missile balistique à propulsion solide à poudre, démontre  les capacités technologiques dont certains Etats comme la Chine  se sont dotés.
La relative modération des commentaires américains qui ont suivi et l’indifférence affichée par la Chine aux réprobations des pays les plus virulents illustrent   à nouveau la stratégie asymétrique de ce pays. Les Américains ne sont pas intervenus pour tenter de le dissuader, alors qu’ils disposent de tous les moyens d’anticiper de tels événements.
Si  la destruction provoquée d’un de ses satellites ne constitue pas de la part de la Chine un acte agressif, le test chinois est tout à fait condamnable au regard de la pollution supplémentaire de l’espace qu’il a produit. En effet, la présence en orbite d’un grand nombre de débris générés par collision constitue un facteur de risque grandissant pour les satellites et pour la sécurité des astronautes des véhicules habités. C’est  un sujet extrêmement inquiétant.

Cet événement  a donné raison aux  « faucons » américains de l’espace qui  estiment l’arsenalisation inévitable. Ils la considèrent comme le moyen idéal pour les Etats-Unis d’asseoir leur influence économique et politique globale et de devenir une sorte de gendarme de l’espace qui protège ses alliés et nuit à ses ennemis. Elle permettrait aux  Etats-Unis  de conserver leur statut actuel « d’hyperpuissance » .

Pour preuve,  entre autres, le Pentagone  développe  actuellement un programme  de R&D appelé Operational Responsive Space (ORS),  suite à une directive du Président Bush de 2005.
L’objectif est de pouvoir  réagir rapidement à une dégradation ou à une destruction de capacités spatiales dans le cadre d’une politique globale  de « réactivité » (« responsiveness » selon les Américains). Il  comprend la capacité de lancer rapidement des constellations de micro satellites (TACSAT). Les Américains proposent même  à leurs alliés de coopérer à cette initiative et en particulier,  de déployer les réseaux de satellites  à partir des lanceurs des USA et de se partager les services ainsi mis en place.
De plus, dans ce même cadre, l’ US Air Force développe un programme de R&D de « frappe globale réactive » (Prompt  Global Strike) pour frapper rapidement avec précision des cibles à forte valeur militaire  en utilisant des véhicules  spatiaux de rentrée à charge conventionnelle, Common Aero (shell) Vehicle (CAV).

Mais les faucons n’ont pas encore  imposé leur point de vue .
En effet, les Etats-Unis semblent nettement évoluer vers une reprise des discussions en matière de sécurité dans l’espace afin de réunir autour d’eux les puissances désirant codifier et contrôler la sécurité spatiale, à l’image du dispositif mis en place pour le trafic aérien.
Cependant, ils seront déterminés ; ils disposent   de toutes les technologies  des armes antisatellites.    Surtout, ils détiennent des moyens opérationnels de surveillance, de détection et d’analyse  de l’espace  circumterrestre. Ils disposent également , ce qui est  indispensable , d’autres types de  moyens opérationnels  pour surveiller , détecter et  analyser les tirs de lanceurs  spatiaux et balistiques leur permettant de crédibiliser  les évènements  liés à la prolifération des armements anti-satellites tels que  celui du  dernier essai chinois.

La France, comme ses partenaires européens, est attachée à la non-arsenalisation de l’espace. Elle est opposée à tout déploiement d’arme offensive et  à la  relance  d'une course aux armements. Mais elle  est aussi très concernée pour assurer la liberté d’accès  à l’espace et sa sécurité .

Concernant les moyens, la France  avec le radar  GRAVES et le navire Monge , l’ Allemagne avec  le radar TIRA , le Royaume Uni   avec les instruments optiques STARBROOK, disposent  de  systèmes intéressants de détection , d’orbitographie et de gestion des objets en orbite basse , mais limités en performance et pas encore inter opérables. Par contre , ni la France ni l’Europe ne disposent de moyens de détection et de caractérisation  de tirs de  lanceurs balistiques et spatiaux, la  France  développant  cependant un démonstrateur national d’alerte avancée pour valider les technologies liées à de tels systèmes (SPIRALE).

En tout cas, l’essai chinois a montré que l’Europe était presque aveugle pour crédibiliser et apprécier complètement  ce type d’évènement afin d’apprécier la menace d’une façon autonome , sans renier  pour autant une coopération  concertée avec les Etats-Unis.
Une coopération intergouvernementale au sein de l’Europe paraît nécessaire pour se préparer à traiter une telle situation. Elle éviterait d’investir massivement dans des moyens totalement autonomes.

Il ne s’agit pas pour l’Europe d’imiter les Etats-Unis. Elle n’est pas exposée aux mêmes risques. Par contre , après ces événements - développement  de la  National Space Policy du Président  Bush et la montée en puissance dans le domaine spatial et balistique des Chinois , au Moyen Orient et en Asie - elle  se doit de prendre des  mesures pour  éviter que les risques liés à la  probable arsenalisation  de l’espace  se transforment en  menaces concrètes.

Sur le plan économique, l’Europe ne dispose pas des  moyens financiers lui permettant de rattraper les Etats-Unis en terme de volume de dispositifs opérationnels, bien qu’elle se situe au premier rang mondial dans le domaine  des systèmes satellitaires et de lanceurs balistiques et spatiaux. . Mais,  disposer de systèmes autonomes et complémentaires à ceux de ses partenaires , développer une veille technologique industrielle  et protéger  son industrie  spatiale et de défense apparaît de plus en plus comme un impératif  et est à sa portée.

Si rien n’est fait, le risque politique est clair : c’est  que la France et l’Europe  deviennent dans un avenir proche, aveugles, paralysées, dominées, dépendantes sans marge d’autonomie et que  l’industrie européenne spatiale et de défense  tombe sous une certaine domination  américaine.

En conséquence, certaines recommandations   doivent  être faites pour relever  ce défi.
Certaines initiatives,   à caractère politique  principalement  mais aussi techniques et industrielles  ont été  proposées ( 1) :

Nous retiendrons ci-après celles qui nous paraissent essentielles et prioritaires :

Lancer une étude européenne sur  les conséquences du déploiement d’armement dans  l’espace en vue de protéger et de renforcer  les capacités spatiales  européennes  pour adopter  des mesures  à caractère préventif et réactif.

Promouvoir la création d’une organisation internationale de régulation spatiale sur le modèle de l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale, qui pourrait  fonctionner comme  l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique), afin  de maîtriser la prolifération des capacités ASAT et participer à la veille spatiale.

Créer un réseau européen  opérationnel  et autonome de surveillance spatiale comprenant des systèmes de détection et d’analyse des objets en orbite et les systèmes terrestres et spatiaux de détection et d’alerte des lancements balistiques et spatiaux.

Identifier les  technologies critiques que la France et ses partenaires européens devront maîtriser pour se doter d’une capacité opérationnelle crédible et ainsi réduire leur dépendance à l’égard des Etats- Unis pour se mettre en situation de coopération équilibrée.

Engager une étude  et un  développement exploratoire, en coopération européenne, de dispositifs anti-satellites ne produisant pas de débris spatiaux, basés au sol, à énergie dirigée, en particulier laser. Ils pourraient  s’intégrer  dans la définition  d’une doctrine de « dissuasion spatiale  européenne » à construire. (2)

Engager l’étude et envisager le  développement de lanceurs « à réponse rapide » indispensables au remplacement d’urgence des satellites considérés comme vitaux, conduisant en phase opérationnelle à disposer d’une réserve limitée de lanceurs spécifiquement européens.

_____________________________________________didier.compard@wanadoo.fr__   Octobre  2007

( 1) Voir  les recommandations de l’Assemblée de l’Union de l’Europe Occidentale :
 Rapports « Le déploiements d’armements dans l’espace » - Première partie : Document C/1932 du 16 mai 2006 — Deuxième partie :Document C/1966 du 2 mai 2007.

( 2) 3AF (Association Aéronautique et Astronautique de France ) :
Papier de positionnement de la  Commission stratégie et affaires internationales :
« Militarisation et arsenalisation de l’espace. Vers une dissuasion spatiale européenne » Septembre 2007

_______________________________________________________________________________________

* Didier Compard  est un Ingénieur physicien, diplômé de l’Ecole Supérieure de Physique et Chimie de Paris   et  en astronautique, de l’ Université polytechnique de New York.

Sa carrière s’est développée  dans la recherche  et l’industrie aérospatiale (ONERA, AEROPATIALE, EADS), dans les technologies et les systèmes  stratégiques  et spatiaux , ceux de la force nationale de dissuasion nucléaire en particulier  et comme  expert analyste international de la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs.

Actuellement, Analyste consultant international dans ses domaines d’expertise, il est associé à l’ECTI (Professionnels  Seniors bénévoles).

Il est en relation et conseille des milieux  politiques,  industriels, et  techniques,  publie  ses  analyses  et contribue  activement aux travaux des groupements et  associations   dont il est membre , EURODEFENSE , AAChéAr, 3AF (Association Aéronautique et Astronautique de France) , AIAA ( American Institute of  Aeronautics and Astronautics) , …

.Membre du Cercle  Jefferson, c’est un ancien invité du Programme des Visiteurs étrangers du Département d'Etat américain (IV 1989) sur  les thèmes  de  l'évolution des systèmes stratégiques et spatiaux liés à l’Initiative de Défense Stratégique (IDS)  et  pour  des échanges culturels avec sa ville de L’Isle-Adam. 

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