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Pierre KANUTY
Le 5 mars 2008
Obama : un nouvel accent pour l'Amérique ?

Obama : un nouvel accent pour l'Amérique ?

Un Kennedy noir ?

La démocratie médiatique a ses règles. Quand survient une étoile montante, on s’atèle à la raccrocher à la constellation des destins connus. Ne serait-ce que dans le but soit de l’identifier, soit de lui attribuer d’emblée un destin, sans nécessairement prendre en compte les nuances qu’imposerait une étude réfléchie des faits. Ainsi, Barack Obama est « le candidat noir qui a le plus de chances d’être vainqueur d’une primaire » pour une bonne partie de la presse et des « observateurs ». S’il n’était que cela, son cas ne serait pas si passionnant. Ce ne serait qu’un signe de modernité anticipé depuis longtemps par le cinéma et la télévision comme dans 24, produite par chaîne Fox qui soutient désormais Hillary Clinton, dont le charismatique président – que l’on devine démocrate – David Palmer, est un noir. Dans la saison 6, c’est son frère qui lui succède quelques années plus tard, après la désastreuse présidence de Charles Logan dont le physique et le penchant pour les manœuvres rappellent et Richard Nixon…

Un président charismatique incarnant le changement, cible de conspirations venues de l’intérieur, capable de révéler ses qualités d’homme d’Etat aux heures graves avant d’être assassiné, voilà qui a de sérieux airs de « déjà vu ». Or pendant que la fiction dépasse la réalité, ne voilà t-il pas que la réalité s’apprête à son tour à ruser avec l’Histoire.

Dans la société politique américaine, comme ailleurs, il y a un âge d’or, ce sont les années soixante et s’il y a une icône qui s’est imposée, c’est bien celle de John Fitzgerald Kennedy. Premier président catholique, famille « people » comme on ne disait pas encore alors, qui su pourtant s’imposer après huit ans de présidence républicaine.

John et Bob Kennedy demeurent l’exemple de l’homme politique, bien né, porteur de changement et de rajeunissement, de rupture et d’espoir. L’avantage d’une mort brutale, lui garantit de bénéficier de cette stature posthume sans avoir été abîmé de son vivant. Il ne manquait plus que le ralliement du sénateur Ted Kennedy pour que la jonction prenne chair. C’est fait depuis fin janvier.

Barack Obama bénéficie donc, dans cette phase préliminaire de cette extraordinaire course de fond qu’est la campagne présidentielle américaine, de cette comparaison. Obama, meilleure « réincarnation » de JFK ?

Depuis la tragédie du 22 novembre 1963, il a fallu attendre trente ans, toute une génération avant de retrouver dans la famille démocrate, un brillant héritier. Ce fut Bill Clinton pour qu’on retrouve une confiance qui rappelait les années 60. Là encore, il y avait une novation : l’ancien gouverneur de l’Arkansas était le premier président à être né après-guerre. Plus encore, il n’avait pas « fait » le Vietnam. Cette rupture importante, avec le recul, apparaît encore plus nettement si on considère que l’entourage de George W. Bush est composé d’anciens combattants du reaganisme, experts de l’antisoviétisme recyclés dans l’antiterrorisme. Certains d’entre eux, viennent même parfois de cette gauche américaine contestataire. Reagan avait séduit nombre de démocrates et il y a aussi une nostalgie pour l’ancien président qui a marqué l’Amérique des années 80.

Les cycles d’ailleurs s’inverseraient presque à trente ans d’écart. Beaucoup d’électeurs américains ont voté Nixon en 1968 et 1972 car les démocrates avait embourbé le pays en Asie, qu’il était dur de trouver un successeur digne de Kennedy – d’ailleurs, le seul disponible, Bob, fut assassiné en pleine campagne pour les primaires, et que les républicains promettaient de ramener les soldats au pays. Aujourd’hui, les républicains ont entraîné le pays dans une autre guerre lointaine et ni Bush, ni Cheney n’étant candidat, c’est un vétéran du Vietnam, John MacCain qui s’impose.

Cela dit, les années Bush ne se résument pas à l’échec de la guerre en Irak. Il y a aussi la croissance économique qui a été au rendez-vous jusqu’à récemment.

C’est à celui qui aura le plan le plus réaliste pour désensabler les Etats-Unis d’Irak, qu’iront la majorité des voix. Mais la question sociale sera probablement encore une fois au cœur des préoccupations. La croissance économique n’a pas créé les richesses et les opportunités qui permettent aux jeunes défavorisés d’envisager leur avenir sans passer par la case « engagement militaire » par exemple. L’augmentation du budget de l’armée en 2007 au détriment de celui de l’éducation a offert une occasion en or pour les démocrates qui ont toujours fait de l’éducation le moteur de l’intégration des couches sociales les plus pauvres. La récession a attaqué une situation économique qui était plutôt bonne : le chômage a considérablement baissé et la croissance a connu une hausse d’ampleur historique. Aujourd’hui, avec la crise économique et le bourbier irakien Il faut rétablir la confiance en l’avenir.

Sur le plan intérieur, la question raciale à l’époque de Kennedy était cruciale. L’organisation politique de la contestation de la ségrégation s’était structurée au milieu des années cinquante et le président démocrate catholique issu Nord força les démocrates protestants, majoritaires dans le Sud, à accepter sa politique de déségrégation – imposant une rupture historique dont le prix fut la perte des états du Sud quelques années plus tard au profit des républicains.

Surtout, entre Kennedy et Obama il y a eu bien sûr le 11 septembre 2001. Cet autre « jour qui vivra dans l’infamie » pour reprendre la formule de Roosevelt à propos de l’attaque de Pearl Harbor Pour la première fois dans leur histoire, les Etats-Unis furent attaqués sur leur sol, par un ennemi étranger. Les conséquences politiques de l’agression d’Al Qaïda, et la lutte contre le terrorisme ont étouffé d’emblée tout renouveau démocrate. La campagne électorale de 2004, puisqu’elle se déroulait dans un contexte « de guerre », fut quasiment jouée d’avance et elle força le parti démocrate à se recentrer. Voilà pour la toile de fond.

Cependant, jusqu’aux mid-terms de 2006, les démocrates ont vu leur espace politique s’étendre petit à petit sans qu’un nouveau leader charismatique émerge à mesure que la contestation de la guerre en Irak grandissait. Dans le même temps, il s’agit de trouver une alternative crédible dans un pays marqué par une révolution conservatrice revancharde. Puisque même les républicains d’aujourd’hui, ne revendique pas l’héritage de Bush junior, tout l’enjeu de la présidentielle est de savoir si, comme en 1988, les démocrates échoueront à incarner le changement ou si, au contraire, les républicains « paieront » en voix, huit ans de pouvoir.

L’Administration Bush ayant concentré l’essentiel de ses efforts sur une guerre inutile sans pourtant autant atteindre les buts stratégiques qu’elle s’était fixée, la défaite des républicains aux élections de novembre 2006 a créé une partie des conditions d’un retour d’un démocrate dans le bureau ovale. L’opinion a vu, côté démocrate,  surgir des dirigeants talenteux Nancy Pelosi est le symbole de cette nouvelle génération. Première femme à occuper la présidence de la Chambre des représentants, elle est, constitutionnellement le troisième personnage politique du pays après le Président et le vice-président. Mais, la victoire de novembre 2006 ne contient pas encore toutes les données de novembre 2008. L’annonce de la candidature de la sénatrice de New York, Hillary Clinton, n’a fait que confirmer ce qu’on supputait. Mais Barack Obama est venu troubler le jeu au point d’être son plus sérieux concurrent. Et puisqu’on en revient toujours à Kennedy, il y a manifestement un lien entre les deux hommes. D’abord, leurs origines religieuses ne sont pas, c’est le moins qu’on puisse dire, majoritaire dans le pays. Kennedy fut le premier président catholique. S’il était élu, Obama serait le président le plus familier avec la culture musulmane, lui qui a passé une partie de son enfance en Indonésie, le plus grand pays musulman du monde. Un chapitre de sa jeunesse que ses détracteurs gonflent pour tenter de le faire passer pour un complaisant à l’égard des islamistes. Cet amalgame grossier ne résiste pas à un fait têtu : il est par sa mère le descendant de Jefferson Davis, le fondateur de la Confédération sudiste. Pour quelqu’un qui est élu dans l’état d’Abraham Lincoln, c’est tout un symbole. Si on ajoute à cela une parenté avec Dick Cheney…

Le jeune sénateur de l’Illinois pourrait lui aussi redonner du rêve en proposant à son tour une nouvelle Frontière ! Il est vrai que les Américains ont prévu de retourner sur la Lune !

Comme Kennedy, Obama a du charisme, la jeunesse, à 46 ans – l’âge de JFK quand il fut assassiné – une éloquence hors pair et, ce qui est important pour quiconque fait de la politique dans la démocratie médiatique américaine, une très jolie épouse. Bref, même naturellement, il correspond aux canons du rôle.

De toutes façons, il ne s’agit pas de « coller » à une image du passé, mais de correspondre aux réalités du moment pour relever les défis du futur… Ce qui passe par un travail non pas sur l’image, mais sur le message pour convaincre une « Amérique profonde » moins sensible que les médias aux success stories qu’aux moyens de bénéficier des fruits de la croissance.

Convaincre « L’Amérique profonde »

Le phénomène Obama vu de ce côté-ci de l'Atlantique ignore ce qu'en pense l'Amérique profonde. Il est aisé de savoir, d’un clic ou d’un coup de fil, ce qu’en pense le New-Yorkais ou le Californien. Dans les grandes villes de la côte Est ou de la côte Ouest, là où sont les grands journaux, l’allure d’Obama peut séduire un électorat urbain, éduqué et qui a parfois défilé contre la guerre en Irak. Mais, cela ne représente pas forcément l’Amérique profonde. Ce pays des petites villes frappées de plein fouet par les effets de la mondialisation, des régions éloignées des mégalopoles cosmopolites ou des anciens centre industriels ou agricoles confrontés aux enjeux de la reconversion. Les adoubements par quelques éditorialistes de publications à grand tirage n’engagent qu’eux-mêmes dans un pays où les partis n’ont pas la même structuration nationale centralisée unifiée sur le plan idéologique et organisationnel que sous nos latitudes.

L’Amérique profonde est souvent sujette à caricatures. Difficile à systématiser, elle est à coup sûr plus conservatrice que les faubourgs de San Francisco et elle est repliée sur des préoccupations qu’on jugerait contradictoires dans une controverse politique : elle veut bien profiter des fruits de la croissance avec de bons programmes sociaux, mais sans trop de « fédéral ». Comme s’il s’agissait de désirer la Providence dans tous les sens du terme et refuser en même temps l’Etat qui peut la pourvoir.

Le traumatisme qu’a provoqué l’ouragan Katrina a été une démonstration de ce que l’Etat fédéral est seul capable de faire, mais rien ne dit que la « leçon politique » en sera tirée.

L’Amérique profonde c’est aussi la ferveur patriotique et les valeurs que l’on pense défendre dans la guerre contre le terrorisme ; encore que, lorsqu’on y a perdu un fils voire plusieurs, ce peut être tout un rapport au monde qui change... Cela dit, le nombre croissant des « boys » qui reviennent mutilés physiquement ou psychologiquement, ou pire, dans des sacs en plastique, risque de peser lourd dans la balance.

Surtout, l’Amérique profonde est majoritairement blanche. Est-elle prête à voter pour un Noir dont le deuxième prénom est Hussein ? C’est une question qui se pose. En tout cas, les caucus et les primaires ont démontré que l’on était dans une nouvelle période : l’Iowa, l’Idaho, l’Utah pour ne citer que trois états ont vu la victoire du sénateur de l’Illinois de belle manière.

Les démocrates ont fait l’expérience en 2004 de ce que la reconquête n’allait pas de soi. Que ce n’était pas une question de balancier. Certes, on a assisté à une révolution néo-conservatrice, mais l’alternative, du point de vue de l’électorat ne devait pas venir, selon quelques ténors du parti démocrate, d’un projet idéologique d’opposition. Pour Harold Ford, Jr, élu du Tennessee à la Chambre des représentants, « les électeurs veulent un gouvernement qui fonctionne ». « Les démocrates doivent apporter des réponses aux défis d’aujourd’hui et dessiner l’Amérique de demain » écrit-il dans Blueprint, une publication des démocrates. Les gens veulent la fin de la guerre en Irak. Ils veulent moins d’impôts, mais de meilleures écoles pour leurs enfants, un meilleur accès à une santé de haute qualité quelques soient leurs propres moyens. Ils veulent acheter de l’énergie propre et des dirigeants politiques honnêtes. Rien de très neuf dira-t-on. Mais, l’incompétence de l’Administration Bush ont laissé des traces. Le néo-conservatisme théorisé par des nostalgiques de la Guerre froide a peut-être donné aux Etats-Unis une nouvelle raison d’avoir foi en eux-mêmes sur la scène internationale, mais aucune victoire durable n’est venu la conforter. Pire, plusieurs de ses théoriciens ont réalisé un aggiornamiento de leur pensée et aujourd’hui, l’Administration Bush est dépouillée de ses meilleurs éléments.

Une des réussites de l’Administration Bush, dans le sillage d’ailleurs de Bill Clinton semblerait pourtant aider la candidature de Barack Obama. Condoleeza Rice et Colin Powell furent les deux premiers Afro-américains à occuper des postes si importants, dans une administration issue d’un camp plutôt hostile à la défense des droits des minorités dans la dernière période. Aussi l’atout d’Obama réside probablement dans le caractère « logique » ou presque « banal » pour un citoyen américain, de sa candidature.

Une nouvelle donne pour l’Amérique noire ?

Pour qui connaît l’histoire politique des Afro-américains, le lien avec le parti républicain est plus ancien que leur soutien traditionnel au parti démocrate. Il ne faut pas oublier en effet que le parti républicain était celui d’Abraham Lincoln, qui abolit l’esclavage en 1863. Assassiné un siècle avant l’autre président qui fit le plus pour les Noirs, Kennedy, Lincoln était élu de l’Illinois comme Obama. C’est grâce aux réformes contenues dans le New Deal (nouvelle donne) de Franklin Roosevelt et au rôle que joua Eleanore Roosevelt, la First lady dans le combat pour les droits civiques, que les Noirs se sont tournés massivement les Démocrates. A Chicago même, là où Barack Obama est élu, l’électorat noir a basculé. L’engagement des démocrates en faveur des droits civiques sous les présidences Truman, Kennedy et Johnson leur fit « perdre le Sud pour une génération » selon le mot de ce dernier. Ce fut un des éléments de la rupture historique qui fit qu’en 1968, l’essentiel du Sud vota pour Nixon. Sous la présidence de Reagan, le sentiment d’un retour de la ségrégation fut fort chez les Afro-américains, ce qui accrut la rupture entre la droite et les Noirs. Quand Bill Clinton fut élu, il forma le gouvernement le plus « coloré » de l’Histoire du pays. D’ailleurs, la poétesse Maya Angelou le décrit comme le « premier président noir ».

Mais ce fut le gouvernement Bush qui innova, car on vit des Noirs à des postes ministériels qui leur conféraient le rôle de porte-paroles de l’Amérique au-delà des frontières. Colin Powell fut le premier Afro-américain, chef d’état-major, nommé par George Bush père. George Bush fils en fit son secrétaire d’Etat – le premier ministre des affaires étrangères noir. Et pourtant, on n’en parle pas comme d’un pionnier. D’ailleurs, il ne s’est exprimé comme un « noir » qui fait de la politique et qui se sent comme un pionnier au même titre que les héritiers du mouvement des droits civiques.

Il fut remplacé à ce poste par Condoleeza Rice qui avait été la conseillère du Président pour la sécurité nationale.

La démonstration fut faite lors de l’élection présidentielle de 2004. Les démocrates pensaient pouvoir bénéficier d’un soutien massif des minorités ethniques, mais il ne fut pas total. Aujourd’hui, ils n’ont plus l’exclusivité du vote noir, asiatique ou latino.

L’Amérique noire a changé. Elle est entrée depuis quelques années dans une nouvelle ère. La génération des leaders historiques du mouvement des droits civiques vieillit. Coretta Scott King, la veuve de Martin Luther King est décédée au début de l’année 2006 et le Révérend Jesse L. Jackson, héritier controversé du Docteur King, candidat à la primaire démocrate en 1984 et en 1988 a cessé d’être la seule personnalité la mieux placée pour espérer « un jour » remporter la mère des batailles. Plusieurs personnalités sont entrées dans l’Histoire afro-américaine comme étant des pionniers politiques – David Dinkins premier maire noir de New York en 1989, Douglas Wilder, premier gouverneur d’un état du sud, la Virginie, mais ni eux, ni les « historiques » Andrew Young ou Ralph Abernathy n’ont jamais dominé l’ensemble de la communauté.

En outre, depuis quarante ans, la plupart des grandes villes ont eu un maire noir. Robert C. Henry, un Républicain, fut le premier maire (à Springfield dans l’Ohio) en 1966 et Carl B. Stokes, un Démocrate, à Cleveland de 1967 à 1971. L’épreuve des faits a contribué à l’érosion de la figure du Noir forcément pionnier en politique. L’époque des Adam Clayton Powell ou Thurgood Marshall comme dirigeants politiques de premier plan marquant leur temps parce qu’ils étaient des pionniers a été suivie par celle des maires Tom Bradley, maire de Los Angeles entre 1973 et 1993. Harold Washington qui a pu entre 1983 et 1987 laisser sa trace dans l’Histoire d’une ville de Chicago le fief historique des Daley, ou encore le controversé Marion S. Barry, Jr à Washington D.C. (1979-1991 et 1995-1999). Et ce n’est pas qu’une question de proportion de population puisque près de 60 % des maires noirs sont élus dans des villes où la communauté noire est faible.

Obama est l'emblème de la nouvelle Amérique. C'est un métis de ère kenyan et de mère blanche. Il a passé une partie de son enfance dans le plus grand pays musulman du monde.

Brillant jeune homme, il est vierge de toute expérience politique de premier plan. Toutes les biographies le disent : Barack veut dire "béni" en swahili et en arabe. Elles pourraient ajouter qu'en hébreu ça veut dire "éclair". A l’évidence, l’aventure Obama va durer au-delà des primaires.

Rien que ses origines montrent la manière dont les temps changent. Ce n'est pas à proprement parler l'Afro-américain dont les ancêtres furent déportés comme esclaves dans les plantations du Sud. D’ailleurs, sa mère a même du sang cherokee -   comme Jimi Hendrix - il ne manquerait plus qu'une parenté latino et l’on aurait là l'homme de presque toutes les synthèses !

Son ascension politique date de dix ans à peine. Il a reçu le soutien du Révérend Jessie Jackson, le premier Noir à concourir à une primaire démocrate qui s'il s'était abstenu d'expliquer que "New York est la ville des youpins" aurait probablement eu un meilleur avenir...

Le sénateur "noir" a déjà réussi à être un des rares sénateurs afro-américains. S'il est investi par le parti démocrate, ce serait assurément une nouveauté pour le pays car il est, comme le titrait intelligemment le quotidien Libération, un candidat "post racial". Il appartient à cette génération de dirigeants politiques comme Harold Ford, Jr du Tennessee ou Deval Patrick, actuellement, l’unique gouverneur noir en fonction, en l’occurrence, le Massachussetts, bastion politique des Kennedy, qui ne s’affichent ou qui ne prétendent plus être des "leaders noirs". C’est un passage à une nouvelle ère dans un pays encore structuré mentalement par la notion de race, D'ailleurs, les leaders historiques et les plus incontournables de la communauté noire ont tardé à le soutenir. On a même remis en doute ses origines. Cela est dû au fait qu'il n'est pas passé, comme le note un journal de Chicago, par le cursus "Civil rights". Né à Hawaii au début des années 60, toute l'épopée des Freedoms riders aux Black Panthers, tout cela n'est pas son histoire... Il serait plutôt, avec toutes les contradictions que cela induit, un enfant des années Reagan. Bref, cette situation d'autodénigrement comme on la rencontre souvent dans les communautés ethniques qui subissent le poids des vexations de l’Histoire et les discriminations du présent, ce quasi-rejet a pour effet positif de ne pas l'enfermer dans sa couleur. C’est plutôt un atout pour un homme qui veut représenter un pays multicolore. Et un élément d’apaisement pour un électorat blanc qui veut garder bonne conscience.

Autre particularité, qui ne saute ni aux yeux ni aux oreilles pour quiconque observe d’Europe. L’accent d’Obama. Il y a un parler afro-américain qui ne se retrouve pas forcément dans les campagnes du sud ou les ghettos du nord. Obama n’a pas cet accent des Afro-américains si particulier. Son accent vient… du Kansas. Métis, pas d’accent, pas d’ascendance africaine venue de navires négriers. Son lien avec le Sud d’ailleurs n’est pas du côté « plantation », mais du côté « planteur » puisque sa mère, blanche, comme nous l’avons dit plus haut, est une descendante de Jefferson Davis.

D’ailleurs Al Sharpton, le sulfureux révérend new yorkais a prévenu. Il ne faut pas s’attendre à ce que les Afro-américains votent aveuglément pour Obama sous prétexte qu’il est noir. Sharpton n’excluait pas début 2007 de se présenter à l’investiture, une fois encore.

Obama, l'enfant du Rêve américain est en concurrence avec Hillary, l'icône de la gauche modérée. Elle a connu les combats des années 60 et 70. Pour sa génération, la victoire de Bill Clinton en 1992 était l'aboutissement d'un cycle politique ou de carrières commencées dans ces années de poudre. Elle jouit, en sa qualité d'ex-first lady, d'une popularité qui n'est pas que politique.

Barack ou Hillary ?

Passage obligé pour quiconque s’intéresse au destin des démocrates en 2008. Qui va l’emporter ? Dans l’ensemble, les candidats démocrates présentent mieux que les républicains. Les deux qui restent en lice se disputent l’investiture du Parti démocrate, rivalisent aussi dans la collecte de fonds pour le financement de leur campagne, et d’agressivité car bien qu’Hillary Clinton s’appuie sur son époux, l’ancien président Bill Clinton, la machine a été grippée par un grain de sable venu de Chicago. Chacun séduit les célébrités et certains milieux parisiens – d’ailleurs aucun dirigeant de la droite française ne revendique son soutien à John MacCain.

En tout état de cause, comme en France, la victoire de l’un des deux sera une révolution. Une femme face à un fils d’immigré. Dans ce pays de toutes les libertés et de toutes les opportunités que sont les Etats-Unis, ce serait tout un symbole, tardif certes, mais logique.

Hillary Clinton est une « gauchiste » aux yeux des républicains. Ils n’ont pas oublié sa tentation d’amélioration du système de sécurité sociale alors que son mari était à la Maison blanche. Mais depuis qu’elle est entrée au Sénat en 2008, elle a cherché à se recentrer. Elle a soutenu les interventions militaires en Afghanistan et en Irak. Elle a déclaré vouloir restreindre l’avortement. Surtout, sans se dédire par ses votes, elle semble séduire de plus en plus l’Amérique profonde. Mais à terme, cela représentera un nœud de contradictions qu’il sera difficile risque de lui être fatale. Barack Obama lui reprochant ses revirements au sujet de la guerre en Irak, de la torture ou de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) lui a lancé lors d’un débat télévisé : « diriger ne signifie pas changer de position quand c'est politiquement commode ».

Leurs propositions sont plus proches qu’on ne le dit. L’éloquence et l’expérience s’opposent, mais l’offre politique, à part sur l’étendue de la couverture santé – plus généreuse pour Clinton, plus restrictive pour Obama, demeure sensiblement la même.

Pourtant, certains pensent qu’il ne faut pas voir la campagne actuelle comme un match entre « Hilzilla et Obambi » selon la délicieuse formule de l’éditorialiste du New York Times, Maureen Dowd. Obama est jeune, les républicains sont vieux, les quadras américains et les plus jeunes ne peuvent véritablement se reconnaître dans des vétérans des années 60. Si Hillary Clinton constitue une transition attrayante, Obama incarne une rupture intéressante.

Certains rêveurs pensent que l’on pourrait utilement rassembler ces deux talents en faisant de l’un le colistier de l’autre, de préférence avec Obama comme candidat à la vice-présidence… La réalité sera plus dure car il faudra du temps pour recoller les morceaux après une primaire pendant laquelle personne ne se sera fait de cadeau. En outre, il y a une question de tempérament. Après avoir voulu être le numéro un, qui accepterait d’être le numéro deux de l’autre ? Avec quelle marge de manœuvre ? Enfin, Hillary Clinton élue, ne serait-ce pas sous une forme ou sous une autre, un retour de Bill ?...

Hillary Clinton passe pour une représentante d’une bourgeoisie de la côte Est peu en phase avec l’immense majorité du pays. En revanche, ceux qui dans l’establishment progressiste oscillent entre libéralisme et conservatisme et qui savent que quand les conservateurs gouvernent longtemps, c’est une gauche recentrée qui leur succède - comme on l’a vu en Grande-Bretagne – peuvent se reconnaître en elle. Elle incarnerait un changement moins radical.

Un candidat d’avenir ?

Si à bien des égards, Barack Obama est un candidat de rupture, c’est l’habile dosage entre la rupture et la continuité qui lui permettra de gagner. Porter l’espoir suffisamment faut pour surmonter le doute dans l’inconnu, assurer la continuité des valeurs sûres, réformer tout en rassurant, restaurer la confiance, redorer le blason des Etats-Unis sur la scène internationale en atténuant la sensation de défaite. Une feuille de route bien remplie, mais difficile à tenir.                                                                                       

Alors que l’Obamania touche une grande partie des démocrates, du côté droit, MacCain s’est imposé. Si, pour Robert Kuttner, un des fondateurs de L’American Prospect, une revue progressiste sérieuse, « the winner is » Barack Obama, en qui il voit la figure la plus éclatante du Parti démocrate depuis Kennedy voire Roosevelt et que pour lui, le sens politique, le charisme et la force d’Obama sont de nature à affronter la puissance financière de l’écurie Clinton, MacCain peut gagner. Il n’y a qu’à voir la carte des votes depuis 1980 pour constater l’implantation durable du vote républicain.

Le sénateur de l’Illinois a d’ores et déjà largement fait mieux que Jesse Jackson en 1984 et en 1988 en termes de primaires remportées. à l’heure où nous écrivons, il caracole en tête.

L’autre sénateur de l’Illinois, le Républicain Kirk Dillard, dit que dans les cercles des proches de son parti, on a toujours craint que Barack Obama ne devienne une rock star de la politique américaine tant c’était un homme extraordinaire. Pour un analyste, ce n’est pas tant d’un Kennedy dont le pays a besoin que d’un nouveau Roosevelt : un homme d’état suffisamment sage et habile pour, à l’intérieur, débarrasser le pays d’un trop plein de capitalisme avec un nouveau New Deal à la clé et à l’extérieur, trouver l’issue de la guerre contre le terrorisme.

***

À quelques mois de la campagne de 2008, une page d’histoire a déjà été écrite. Comme pour la France en 2007, de nouveaux visages s’invitent dans la course à la présidentielle. Mieux, ils sont en position de gagner. Mais les enjeux de politique intérieure – et la guerre en Irak en est également un – gomment pour le moment la question des relations avec le reste du monde. Nul doute que la capacité de Barack Obama à incarner le « Rêve américain » sera utile pour faire l’inverse des années 70 où, malgré le bicentenaire de l’Union, le retrait du Vietnam, conjugué à la crise économique avait entraîné une crise morale. Il s’agit là en effet de réussir le retrait d’Irak, de restaurer la croissance, de la renforcer, d’en faire partager des fruits et de garder vivant les espoirs qui font des Etats-Unis d’Amérique, une nation si particulière. Bref, nous verrons comment le jeune sénateur de l’Illinois naviguera vers sa destinée.

Paris, mars 2008

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