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Thierry CHOPIN
Le 3 mars 2008
La France, L'Europe et l'Amérique : enjeux de 2008

La France, L'Europe et l'Amérique : enjeux de 2008

La France, l’Europe et l’Amérique : les enjeux de l’année 2008

La politique internationale constitue le domaine où l’action conjointe de la France et de ses partenaires européens s’impose.

La France ne peut plus, dans une Europe à 27 garder cette position ambivalente qui a été la sienne dès le début ou prétendre au leadership. Cependant l’idée d’union politique portée par la France est plus que jamais d’actualité. Cette union devra tenir compte des positions de toutes ses composantes et passer par une redéfinition des relations avec les Etats Unis. L’axe qui pourrait donner une finalité concrète à l’Union passerait donc plutôt par une entente Franco-Anglaise. Il permettrait à la France de ‘revenir’ en Europe et contribuerait à rapprocher les deux rives de L’Atlantique.

Thierry Chopin – International Visitor 2005

Directeur des études de la Fondation Robert Schuman. Professeur au Collège d’Europe (Bruges), il enseigne également au Corps des Mines et à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po). Dernier ouvrage paru : L’Amérique et l’Europe : la dérive des continents ? (Grasset, 2006).

I.V. 2005

 

La politique internationale constitue par excellence le domaine où l'action conjointe de la France et de ses partenaires européens s'impose aujourd'hui à tous[1]. Qu'il s'agisse de la montée de la violence au Proche-Orient, des tensions avec la Russie ou des conséquences de l'érosion du prestige et de la puissance des Etats-Unis – sans parler de menaces plus transversales comme le réchauffement climatique ou la prolifération nucléaire -, les Européens font face à une dégradation accélérée des conditions de leur sécurité collective. Cette situation impose à l'Union et à ses Etats membres une communauté de vision et d'action vis-à-vis du monde extérieur – autrement dit, une véritable politique étrangère commune, définie et mise en oeuvre par la quasi-totalité des gouvernements européens, appuyés sur des institutions communautaires rénovées et efficaces[2].

Plus peut-être qu'aucun autre de ses partenaires, la France a un rôle à jouer dans cette affirmation de l'Union sur la scène internationale. Nul n'ignore cependant que cette entreprise se heurte à des obstacles importants, tant en raison des divergences de méthode et d'objectifs entre gouvernements européens que de l'importance exceptionnelle de la nature des relations qu’entretiennent certains Etats membres de l’Union avec les Etats-Unis. Pour pouvoir espérer surmonter ces obstacles sans remettre en cause le projet de la Politique Etrangère et de Sécurité Commune et de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense, la France en particulier devra procéder au cours des prochaines années à trois ajustements essentiels :

- Dissiper les ambiguïtés qui entourent sa politique européenne depuis plusieurs décennies ;

- Apprécier la réalité des visions « géopolitiques » qui caractérisent les différents Etats membres de l’Union européenne, visions qui ont un impact très fort sur les relations entre les deux rives de l’Atlantique ;

- Sur cette base, mettre en évidence des conditions d’un rapprochement possible entre la France et les Etats-Unis, clef de voûte d’une relation transatlantique apaisée.

 

I- La politique européenne de la France : dissiper l’ambiguïté originelle

1 - Une vision de la France en Europe traditionnellement ambivalente

La politique européenne de la France répond à une vision particulière de l'ordre international. Sur le plan extérieur, cette vision vise à organiser la coopération pacifique entre puissances mutuellement indépendantes. L'action de la France en Europe vise depuis cinquante ans à réaliser cet objectif : susciter l'émergence, sur la scène internationale, d'une Europe pleinement indépendante, à même de tenir son rang aux côtés des autres grandes puissances.

Néanmoins, cet objectif général a pris une double forme. Pendant un demi-siècle, la France a su combiner, en effet, deux visions radicalement différentes de la raison d’être de son engagement européen. En simplifiant, d’un côté le projet des « pères fondateurs » qui présuppose une convergence fondamentale des intérêts des Etats membres et qui vise à constituer une communauté politique au niveau européen, où certes la voix française reste forte, mais où les solutions relèvent de compromis négociés entre tous les Etats membres, qui les acceptent au nom de la conscience de leur fragilité individuelle et de la réalité d’un intérêt commun. De l’autre, le projet gaulliste d’une Europe qui n’est qu’un multiplicateur de puissance, un instrument permettant à la France de défendre et de promouvoir ses intérêts qui continuent à être définis sur une base strictement nationale. La classe politique française s’est bien gardée de lever cette ambiguïté. Si la France des années 1970 et 1980 faisait avancer le projet européen en accord avec la vision des « pères fondateurs », cela était possible en partie grâce à la capacité de ses dirigeants à tenir à l’opinion publique un discours qui faisait également appel à une rhétorique insistant sur la transposition au niveau européen des conceptions françaises.

Or, si à 6 un leadership français fort était une réalité naturelle, à 27 il se transforme en un combat de tous les jours, aux résultats incertains. Le « non » du 29 mai 2005 peut aussi être analysé comme l’effet d’un réveil brutal des Français qui découvrent que la France peut être en minorité en Europe et même qu’elle peut l’être souvent si elle continue de s’évertuer à promouvoir des idées qui n’ont guère de chances d’être partagées par ses partenaires. Cette attitude est aisée à assumer si l’on croit à la vision des « pères fondateurs ». Mais cette prise de conscience est insupportable à celui qui n’accepte l’Europe qu’en tant qu’elle serait conçue comme une simple projection des idées et des intérêts français à l’échelle de l’Union[3].

2 – Un changement de contexte stratégique qui conforte pourtant l’objectif d’Union politique porté par la France…

L’objectif forgé dans les années 50, et porté traditionnellement par la France, reste aujourd'hui, peut-être plus que jamais, d'actualité. Ce qui a radicalement changé, c'est l'environnement dans lequel cet objectif doit aujourd'hui s'inscrire. Deux éléments peuvent être ici avancés.

- D’abord, le contexte géopolitique interne dans lequel s’inscrit la construction européenne a été modifié tout au long de ces dernières années et a entraîné un  changement de nature de l’Union européenne, à la faveur d’un double mouvement : un changement « qualitatif » qui a conduit l’Union depuis le début des années 90 à intervenir de manière croissante dans des domaines de nature proprement politique, comme c’est le cas pour la politique étrangère et la politique de défense ; mais aussi un changement de nature « quantitatif » avec les étapes successives de la réunification de l’ « Europe » portant le nombre d’Etats membres de 6 à 27. Cette « révolution du nombre » doit conduire à une prise en considération renouvelée des «échelles» – au sens géographique du terme – de l’UE pour saisir la portée du changement dont il s’agit : depuis 1989 et ses conséquences jusqu’à l’élargissement de 2004-2007, l’échelle de référence est l’Europe « continentale » ce qui pose la question de la nature des relations de l’UE  avec la Russie et l’Ukraine ; la question épineuse, pour dire le moins, relancée par l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie, en octobre 2005, conduit également à retenir comme autre échelle de référence la « dimension euro-méditerranéenne », dimension incontournable, de surcroît, en raison des problématiques actuelles et à venir relatives aux questions migratoires ; enfin, la réapparition d’enjeux de sécurité majeurs aux Proche et Moyen-Orient, mais aussi en Asie, révèle aux Européens que l’ « échelle mondiale » est une dimension désormais incontournable pour eux[4].

- Ensuite, le contexte stratégique externe dans lequel s’inscrit la construction européenne s’est lui aussi radicalement transformé. Il y a 50 ans, la politique étrangère de la France et de ses alliés se résumait à la nécessité de repousser l'influence soviétique en Europe, dans le cadre de l'Alliance atlantique. Dans ces conditions, la politique européenne de la France pouvait se limiter à une idée simple : le rééquilibrage de l'indispensable partenariat transatlantique. Pourtant, cette politique était loin de faire l'unanimité en Europe : les Britanniques, en particulier, étaient partisans d'une communauté atlantique réellement intégrée sur le plan diplomatique et militaire et placée sous leadership anglo-américain ; par ailleurs, les réalités stratégiques (notamment la disproportion de puissance entre l'Amérique et ses alliés) ont généralement joué en faveur des options géopolitiques britanniques.

Ce paysage stratégique mondial s’est transformé avec la fin de la guerre froide et de la partition bipolaire du monde, ce qui n’a pas manqué d’avoir des implications ambivalentes sur le rapport des Etats membres de l’Union aux Etats-Unis. D’un côté, en effet, s’agissant de la politique étrangère et de la défense, beaucoup de « nouveaux Etats membres » acceptent facilement l’OTAN comme système de sécurité collective régional en Europe et le « leadership » américain, certes sans prendre en compte le fait que l’Europe ne constitue sans doute plus une priorité stratégique pour les Etats-Unis. De l’autre, on assiste à une érosion de la solidarité euro-atlantique depuis la chute de l’Union soviétique, le paysage politique mondial se caractérisant aujourd’hui en effet par des évolutions divergentes entre les deux rives de l’Atlantique, sous l'impact cumulé de la disparition de la menace soviétique, de la fin de toute retenue stratégique de la part des Etats-Unis ces dernières années, de tropismes géographiques divergents (l'Europe se concentrant sur son voisinage immédiat, l'Amérique se tournant vers l'Asie et l'Extrême-Orient) et de conceptions différentes de la lutte contre le terrorisme islamiste. Dès lors, tant la vision française d'une « Europe puissance », comme contrepoids aux Etats-Unis dans un monde multipolaire, que la vision britannique d'une « unipolarité euro-atlantique » indissoluble doivent être remises en cause et renvoyées dos-à-dos.

Les gouvernements européens font aujourd'hui face à un impératif : se doter des moyens de défendre par eux-mêmes leurs intérêts sur la scène mondiale et de renforcer leur influence politique sur les enjeux internationaux. Dans ce contexte stratégique international renouvelé, la politique européenne de la France doit désormais s'orienter sans ambiguïté vers cet objectif, non pas conçue comme une projection fantasmée d’un désir de « réincarnation » de la puissance française à l’échelle supérieure, mais davantage en cherchant à bâtir un consensus sur un tel objectif avec ses partenaires[5].

 

II-  Une puissance européenne bâtie sur des bases réalistes : l’illusion d’une construction négative contre les Etats-Unis

1 – L’ « Europe puissance » : un mythe illusoire

Si le concept d’ « Europe puissance » a connu ces derniers années un regain d’intérêt dans certains pays de l’Union (en France mais aussi, fait crucial, en Allemagne sous le gouvernement Schröder), un tel dessein est porté traditionnellement par les autorités françaises, qui aspirent à retrouver au niveau européen une partie de l’influence française qui s’est effritée : en indiquant que la construction européenne constituait le « levier d’Archimède » de la France, le général De Gaulle a parfaitement résumé cette stratégie.

Le problème est que tous les pays de l’Union actuelle sont loin de partager cette conception, et le dernier élargissement (2004-2007) a eu un impact majeur sur ce point. Ces pays ont en effet une approche particulière de la question de la sécurité et nourrissent une inquiétude particulière par rapport aux jeux d’influence des puissances qui les entourent, la Russie en particulier. C’est ce contexte qui rend compte de la préférence des pays d’Europe centrale et des pays baltes pour la protection des Etats-Unis. Très concrètement, c’est aussi l’intervention des Etats-Unis qui a permis de mettre un terme au conflit dans les Balkans (en 1995), en Bosnie-Herzégovine puis au Kosovo (en 1999). Ce sont ces différents éléments qui expliquent l’orientation stratégique pro-américaine des pays adhérents d’Europe centrale et orientale et aussi baltique ainsi que leur attachement à la complémentarité des structures euro-atlantiques[6], qui constituent de surcroît une sorte de tutelle égalisatrice de la part des Etats-Unis qui peut se substituer à la création d’une sorte de directoire entre grands Etats au sein de l’Union européenne. L’OTAN, dans cette perspective, a une fonction politique d’équilibre entre les Etats européens[7]. S’agissant de la politique étrangère et de la défense, c’est ce qui explique que beaucoup s’accommodent de la protection et du « leadership » américains, établis après la Seconde Guerre mondiale et sortis victorieux de la guerre froide – et soupçonnent toute réflexion sur l’Europe de la défense d’être le premier pas vers une confrontation avec l’allié américain. Les débats sur la guerre d’Irak n’ont fait, d’ailleurs, que confirmer la réalité des divergences européennes à cet égard. Le fait que nombre de nouveaux pays entrants se soient prononcés en faveur des positions américaines peut être considéré comme la preuve d’un « télescopage » entre le projet de réconciliation continentale et celui d’ « Europe puissance ».

L’inflexion du discours français sur l’ « Europe puissance » doit également porter sur son corollaire : la promotion de la multipolarité. Si l’avènement d’un monde multipolaire est un fait aisément constatable, son caractère souhaitable est quant à lui très discutable. Tout d’abord, on ne voit pas très bien en quoi un monde multipolaire permettrait de contrebalancer et d’équilibrer l’unilatéralisme ; en effet, un monde multipolaire peut être unilatéral, et donc instable et dangereux si chacun des pôles décide en fonction de ses seuls intérêts. Ensuite, et c’est là un point qui est loin d’être négligeable, l’expérience historique même des Etats européens tend à relativiser cette thèse de l’équilibre des puissances ; comme l’a écrit Thérèse Delpech : « Quand on parle de multipolarité au XXIe siècle, on oublie (…) l’expérience européenne où l’équilibre des puissances n’a cessé d’échouer pour basculer dans la guerre »[8]. Enfin, la thèse en faveur de la constitution d’un pôle européen devant équilibrer la politique des Etats-Unis méconnaît une réalité de poids : la vision « atlantiste » d’une majorité d’Etats membres de l’Union européenne à laquelle est couplée la posture de « neutralité » d’autres Etats membres (Autriche, Chypre, Finlande, Irlande, Malte, Suède). On ne voit pas très bien, compte tenu de tous ces éléments, comment la vision de l’ « Europe puissance » dans un monde multipolaire pourrait être autre chose qu’un mythe illusoire.

2 – Pour une politique européenne de la France renouvelée en matière d’action extérieure : repenser la nature des relations aux Etats-Unis

Dans cette perspective, si l’on souhaite que l’UE puisse se développer comme un « acteur global » pour relever les défis stratégiques actuels, constituant une puissance diplomatique et militaire qui ne se réduise pas à la seule « puissance par la norme »[9], cela suppose de défendre ce projet sur la base d’une stratégie qui ne peut s’organiser qu’autour de la redéfinition des relations entre l'Union européenne et les Etats-Unis.

Il est souvent noté que les questions de défense et de sécurité au niveau européen butent sur la concurrence de l’OTAN et des « structures euro-atlantiques » ; les désaccords entre la France et l’Allemagne avec les Etats-Unis en 2003 ayant entraîné des divisions très vives au sein de l’Union, il importe de clarifier la nature des relations transatlantiques. Certes, les changements de personnel politique en France et au Royaume Uni en 2007 ainsi que les élections présidentielles en 2008 aux Etats-Unis pourraient constituer une « fenêtre d’opportunité » pour une vision renouvelée. De surcroît, le contexte a évolué sensiblement depuis cinq ans. Les modalités de traitement de la question iranienne semblent aujourd'hui faire l'objet d'un certain consensus entre Américains et Européens. Washington semble d'autre part décidé à se réengager dans le traitement du conflit israélo-palestinien. Au-delà, le désengagement prévisible de l'armée américaine d'Irak sera sans doute l'occasion d'une révision de l'approche américaine de la région, renonçant, peut-être, à la politique des changements de régime par la force et renouant avec la coopération diplomatique traditionnelle (notamment avec les voisins de l'Irak). L'Union européenne pourra d'autant mieux accompagner ces changements qu'elle aura renforcé son autonomie stratégique.

Mais, au-delà, les conditions requises pour surmonter les divergences de vision en Europe à l’égard des Etats-Unis et pour développer une relation apaisée entre les deux rives de l’Atlantique reposent sur trois exigences : du côté des partisans de la supériorité de l’OTAN comme garantie de la sécurité du continent européen, la prise de conscience que le centre de gravité de la politique étrangère américaine s'éloigne de plus en plus de l'Europe, au moment même où celle-ci se concentre de plus en plus sur son propre voisinage ; concernant les partisans d’un renforcement de l’autonomie européenne en matière de sécurité, la rupture avec une rhétorique anti-américaine, le thème de la construction négative de l’Europe contre les Etats-Unis n’ayant aucun sens pour la très grande majorité des pays membres de l’UE ; l’acceptation du fait, enfin, qu’un partenariat transatlantique réaliste ne repose pas tant sur la redécouverte d’un âge d’or perdu que sur la reconnaissance des différences objectives qui séparent les Etats-Unis de l’Europe, au sein du monde occidental, qu’il s’agisse de la géographie, des intérêts, du rapport à l’usage de la force et au droit international, des déterminants culturels (rapport à la religion notamment), mais aussi des évolutions historiques respectives de la nation et de la démocratie en Europe et aux Etats-Unis[10].

La redéfinition des relations avec les Etats-Unis pourrait bien entrer dans une nouvelle phase en 2008. Le facteur le plus important sera la désignation du successeur de George W. Bush (en novembre, la prise de fonctions n'ayant lieu qu'en janvier 2009), qui aura très certainement à coeur de prendre le contre-pied de la politique suivie par son prédécesseur – et de se rapprocher de l'Europe. Pour les Européens, l’enjeu doit être clair : il s'agit de redéfinir les relations bilatérales sur une base plus réaliste, c'est-à-dire tenant effectivement compte des intérêts et des attentes des deux partenaires et de faire en sorte que les désaccords ponctuels, parfois très marqués, n'empêchent pas la coopération là où celle-ci est possible.

Le principal souci du successeur de George W. Bush sera le désengagement américain d'Irak. Mais compte tenu de la poursuite des affrontements dans le pays, un tel désengagement suppose impérativement – ou en tout cas serait grandement facilité par - un accord avec les puissances régionales et voisines de l'Irak. Celles-ci, et notamment l'Iran, se retrouveront ainsi en incontestable position de force au moment où s'ouvriront ces négociations, qui ne pourront pas passer sous silence la question nucléaire et la question du rôle régional de l'Iran.

Pour renforcer sa position, le gouvernement américain fera très certainement appel à ses alliés européens. Compte tenu de la position de fin de mandat de l'administration Bush et du discrédit qui la frappe, chacun attendra vraisemblablement de connaître l'identité et les intentions de son successeur avant de s'engager. Un premier entretien avec celui-ci pourrait avoir lieu dès avant sa prise de fonctions, c'est-à-dire avant le Conseil européen du mois de décembre 2008, à la fin de la présidence française de l’Union européenne. Mais la réorientation de la politique américaine pourrait avoir lieu bien avant cette date. Sur les discussions avec l'Iran, l'implication dans le conflit israélo-palestinien, l'agenda démocratique dans le « Grand Moyen-Orient », la lutte anti-terroriste, le bouclier antimissile ou la lutte contre le réchauffement climatique, l'année 2007 a d'ores et déjà été celle d'un retour progressif à la réalité pour le président Bush. En 2008, les dirigeants européens devraient avoir pour simple priorité de faire pression sur le président américain pour qu'il confirme et approfondisse ces orientations, tant il est probable que celles-ci seront poursuivies par son successeur. Les résultats, évidemment, ne seront visibles qu'après 2009.

III – Un « consensus stratégique » entre la France et le Royaume-Uni : la clé de voûte d’un partenariat euro-atlantique serein

Dans le débat européen et transatlantique, le Royaume-Uni joue un rôle clé. De ce point de vue, le départ de Tony Blair et celui programmé de George W. Bush permettent d’anticiper un tournant prévisible dans la politique étrangère américaine, tournant qui a d’ores et déjà été amorcé, même si aucun des deux grands partis n’entend renoncer au rôle dirigeant des Etats-Unis dans les affaires internationales, ni à la place prépondérante de la puissance militaire au sein de ce rôle international. Dans le cadre de ce changement de politique, il est vraisemblable que les responsables américains solliciteront en premier lieu l’aide de l’Union européenne et de ses Etats membres, en particulier des dirigeants français et britanniques. Il est donc essentiel de s’interroger sur les conditions d’un rapprochement entre les positions françaises et britanniques, sans lequel un consensus sur la politique extérieure de l’Union sera difficile à envisager et grâce auquel une relation transatlantique sereine bâtie sur des bases réalistes pourrait être envisagée.

1 – Le rôle clé de la relation entre la France et le Royaume-Uni

Ce n’est qu’en prenant en considération les différents éléments énoncés ci-dessus, et qui sont tous incontournables, que la définition d’une vision stratégique européenne réaliste deviendra possible et que l’on pourra définir les objectifs concrets et les moyens de la politique étrangère de l'Union. Or, les remarques qui précèdent conduisent à souligner qu’un tel projet suppose l’existence d’un véritable « consensus stratégique », sans doute pas (ce serait illusoire dans le contexte européen actuel) entre l’ensemble des Etats membres qui composent l’Union mais, au moins dans un premier temps, entre quelques pays qui peuvent avoir la volonté politique et les moyens de poursuivre l’objectif d’une diplomatie et d’une défense communes.

Le développement de ce « consensus stratégique » suppose un compromis entre différentes visions, expériences historiques et mémoires de l’Europe. Du point de vue de la France, cela doit conduire à tempérer le discours – très français et partagé un temps par l’Allemagne du chancelier Schröder – sur le nécessaire avènement d’un monde « multipolaire », et qui laisse à penser que « l’Europe » devrait avant tout avoir pour but de faire pièce à la puissance américaine, discours qui n’a aucune chance d’emporter l’adhésion d’un nombre significatif des pays membres de l’Union. De l’autre côté, les pays les plus atlantistes (Royaume-Uni, bien sûr, mais aussi bon nombre de « nouveaux » Etats membres d’Europe centrale et orientale) doivent non seulement clarifier leur attitude et se poser la question du réalisme d’une stratégie passive, se reposant exclusivement sur la présence américaine, mais aussi, tirer toutes les conséquences d’une autre réalité incontournable : le fait que l’Europe n’est plus une priorité stratégique pour les Etats-Unis.

La reconnaissance et l’acceptation de ce qui précède met en évidence le fait qu’une nouvelle entente avec le Royaume-Uni constitue la clé de voûte de la politique européenne et internationale de la France. Sans un compromis historique entre la France et l'Angleterre, l'Union européenne et l'Alliance atlantique resteront irrémédiablement divisées contre elles-mêmes et aucun Etat européen ne parviendra à lui seul à relever les défis internationaux auxquels tous doivent faire face[11].

Si les deux pays se caractérisent par une certaine proximité en termes de « culture de puissance » (passé impérial, possession de l’arme nucléaire, siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, effort budgétaire similaire en matière de défense, etc.), les obstacles à cette nouvelle « Entente cordiale » sont bien connus et demeurent très importants. Les visions anglaise et française de la construction européenne et du partenariat transatlantique demeurent philosophiquement opposées, l'Angleterre étant à la fois hostile par principe à tout abandon de souveraineté et favorable à une dilution de la spécificité européenne au sein d'un ensemble atlantique dirigé, par l'intermédiaire de Londres, depuis Washington. Cette vision  s'enracine dans l'héritage politique (la souveraineté du Parlement), stratégique (la vision impériale et maritime, le maintien de la division du Continent européen) et culturelle (l'identité des civilisations anglaise et américaine) de l'histoire anglaise. Mais elle repose également sur des intérêts contemporains bien réels. La coopération anglo-américaine dans le domaine du renseignement, les échanges dans le domaine des technologies militaires de pointe constituent pour la Grande-Bretagne des atouts non négligeables et ne pourraient être aisément partagés avec d'autres partenaires.

2 – Vers une « nouvelle Entente cordiale » ?

Les événements de ces dernières années pourraient néanmoins modifier ces données et ces calculs. La guerre en Irak a démontré à l'Angleterre le danger d'un alignement trop inconditionnel sur l'Amérique. En même temps, la crise diplomatique du printemps 2003, au sein de l'Union européenne et au Conseil de Sécurité de l'ONU, a mis en évidence le coût potentiellement très élevé d'une rupture franco-britannique pour la diplomatie et les intérêts de la Grande-Bretagne. La volonté de tout faire désormais pour éviter la réédition d'un tel scénario a conduit l'Angleterre, dès la fin 2003, à s'éloigner des Etats-Unis et à se joindre aux négociations initiées par l'Allemagne et  la France au sujet du programme nucléaire iranien.  Alors que le successeur de Tony Blair, Gordon Brown, devra tirer les conséquences de l'échec britannique en Irak et s'attacher à rétablir l'influence britannique sur la scène européenne, la pérennisation du partenariat anglo-franco-allemand au-delà de la question iranienne apparaît comme une solution évidente et potentiellement décisive. En raison de sa légitimité incontestée sur la scène intérieure et du crédit que lui a valu son implication aux côtés d’Angela Merkel dans la sortie d’impasse institutionnelle dans laquelle l’Union était bloquée depuis le printemps 2005, le président Sarkozy se trouve aujourd'hui dans une position idéale pour suggérer cette démarche à ses deux principaux partenaires, tout en assurant aux autres membres de l'Union qu'ils ne seront exclus d'aucune délibération future concernant de nouvelles initiatives communes de Berlin, Londres et Paris sur la scène internationale.

En dépit des difficultés à prévoir, les conditions d’un rapprochement franco-britannique sont aujourd'hui envisageables. L'histoire européenne des dernières années a été marquée par deux événements majeurs : la décision de l’Angleterre de soutenir l’invasion américaine de l’Irak sans consultation préalable de ses partenaires européens ; le rejet par la France du projet de traité constitutionnel, sans que ce rejet s'accompagne, jusqu’à une date récente, d'une proposition alternative crédible. Ces deux exemples mettent en évidence quelles sont les conditions fondamentales d’une relance européenne. Ayant pu constater à quel point ces deux décisions avaient nui à leur pays respectif, pour chacun des successeurs de Jacques Chirac et de Tony Blair, une partie au moins de la solution à ce problème se trouve de l'autre côté de la Manche. C'est en acceptant de s'entraider que le Royaume-Uni et la France parviendront au mieux à rétablir leurs positions respectives sur les scènes européenne et internationale, et en particulier sur leur relation à l’égard des Etats-Unis.

Les projets d'action conjoints entre la France et l'Angleterre sur la scène internationale ne manquent pas : outre la consolidation de l'Europe de la défense et des dispositifs européens de gestion des crises internationales, la lutte contre le réchauffement climatique au niveau mondial et l'aide aux pays africains constituent, dans l'immédiat, les thèmes de rapprochement les plus prometteurs. Pourraient venir ensuite, en conjonction avec l'Allemagne, une politique européenne commune vis-à-vis de la Russie et des questions énergétiques. Enfin, à partir de l'expérience accumulée lors des négociations avec l'Iran, une démarche et une vision communes vis-à-vis des différentes crises du Proche-Orient pourrait émerger de manière progressive, concernant en particulier l'Irak après le retrait américain, l'Afghanistan et le conflit israélo-palestinien. Il resterait à convaincre les Etats-Unis, aujourd'hui affaiblis et en quête d'alliés, à se joindre à ces démarches européennes – une perspective envisageable après l'élection présidentielle de 2008…

Une entente franco-anglaise marquerait l'émergence véritable de l'Union européenne sur la scène internationale et répondrait également aux intérêts des deux puissances. A deux conditions néanmoins : que la France ne cherche pas à continuer à faire de l'Union européenne une projection d’elle-même « en grand » et qu'elle réaffirme sa volonté de voir la diplomatie européenne, même autonome, participer à la pérennisation du partenariat transatlantique. Ces deux concessions pourraient suffire à convaincre l'Angleterre de reconstruire sa politique extérieure autour d'un partenariat avec la France.

Dans le contexte de mondialisation des enjeux de sécurité, seule l’échelle de l’Union élargie peut permettre aux Etats européens de continuer d’exercer une influence sur la scène internationale. Dans cette perspective générale, il nous semble aussi que la France, du fait de son histoire, de sa géographie, de ses caractéristiques diplomatiques et stratégiques, peut jouer un rôle dans la réalisation de ce projet et de ces objectifs, mais à la condition qu’elle mette sa politique européenne au diapason de la réalité de l’Union et de l’évolution internationale, en particulier dans ses rapports avec les Etats-Unis, évolution qui semble engagée depuis plusieurs mois.

Si l’on s’accorde avec cette dernière remarque, cela doit conduire à un certain nombre d’inflexions de la politique européenne de la France. En particulier, il s’agit de promouvoir une relation plus lucide entre la France et l’Union européenne, relation qui ne soit pas uniquement fondée sur un désir de projection, ce qui nourrit d’inévitables frustrations ainsi que des désillusions. L’Europe ne se construit pas comme un « jardin à la française » et sa réalité est celle de 27 pays qui sont des partenaires les uns pour les autres, et qui sont porteurs d’histoire et de vision parfois différentes. Ne pas prendre en compte ces réalités, et ne pas entamer cette réflexion, risque d’entraîner la prolongation d’un malaise latent qui empêcherait la France de jouer pleinement son rôle dans l’Europe telle qu’elle est. C’est aussi sans doute une condition sine qua non pour rompre avec le doute que les Français nourrissent quant à leur avenir en Europe et dans le monde en mutation.

Les développements qui précèdent nous conduisent enfin à conclure par une proposition qui pourrait s’inscrire dans la perspective de la future présidence française de l’Union européenne. 10 ans après les accords de « Saint-Malo » et dans le contexte actuel de relance institutionnelle, il s’agirait de prendre l’initiative d’un consensus stratégique, porté par l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, consensus qui pourrait fournir la base d’une volonté partagée par le plus grand nombre possible d’Etats membres d’avancer dans certains domaines désormais incontournables : au-delà même des initiatives en matière diplomatique et militaire, il pourrait s’agir d’opérer des rapprochements dans les domaines de la politique de l’énergie, de la lutte contre le changement climatique, mais aussi de la politique d’aide au développement. C’est là une voie qui, mieux peut-être qu'aucune autre, permettrait en effet à la France de « revenir en Europe » tout en redonnant du sens à l'Union européenne et  contribuerait au rapprochement entre les deux rives de l’Atlantique.

Abstract : The cooperation of France and her European partners has become essential in the field of foreign policy.

In a European union with 27 members, France can no longer maintain her ambivalent position or pretend to leadership. However, the thesis of a political union as put forward by France remains topical. That union will have to take into account the positions of all the members and will have to define new relations with the United States. The new European axis which could offer a more concrete vision to Europe could be a Franco-British axis. That would help France to ‘come back’ to Europe and should bring closer the two sides of the Atlantic.


[1] Une première version de ce texte est parue dans le cadre des Questions d’Europe, Fondation Robert Schuman, n°62, mai 2007.

[2] Cf. Nicole Gnesotto, Giovanni Grevi (ed.), The New Global Puzzle. What World for the EU in 2025?, Institut d’études de sécurité de l’Union européenne, 2006.

 

[3] Cf. Yves Bertoncini et Thierry Chopin, « Le référendum du 29 mai et le malaise culturel français », in Le Débat, n°137, novembre-décembre 2005.

[4] Michel Foucher, « L’Union politique européenne : un territoire, des frontières, des horizons », in Esprit, novembre 2006.

 

[5] Cf. Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard, Basic Books, 1997.

 

[6] De façon significative, l’élargissement de l’OTAN aux pays de l’Est a précédé celui de l’UE. Au sommet de Madrid (1997) : élargissement de l’OTAN à la Pologne, à la Hongrie et à la République tchèque (entrée en vigueur en 1999) ; au sommet de Prague (2002) : admission de 7 nouveaux membres – les 3 Etats baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) ; la Slovaquie ; la Slovénie ; la Roumanie ; et la Bulgarie.

[7] Cf. Nicole Gnesotto, La puissance et l’Europe, Paris, Presses de Sciences Po, 1998.

[8] Thérèse Delpech, L’ensauvagement. Le retour de la barbarie au XXIe siècle, Paris, Grasset, 2005, p. 229.

[9] L’expression est empruntée à Jann Manners, « Normative Power Europe : a Contradiction in Terms ? », in Journal of Common Market Studies, 40 (2), 2002.

 

[10] Cf. Bruno Tertrais, « Europe / Etats-Unis : valeurs communes ou divorce culturel ? », in Note de la Fondation Robert Schuman, n°36, 2006 ; et aussi Thierry Chopin, L’Amérique et l’Europe : la dérive des continents ? (Grasset, 2006)

 

[11] Cf. Voir aussi Andrew Gamble, Between Europe and America. The Future of British Politics, New York, Palgrave – Macmillan, 2003.

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